samedi 6 janvier 2024
samedi 3 juin 2023
vendredi 2 juin 2023
Présentation de l’anthroposophie par Fernand Kochert
Rudolf Steiner (1861-1925) apporte à la science moderne des éléments
indispensables en y rajoutant toutes les dimensions possibles ainsi que
des méthodes susceptibles d’explorer les domaines et les réalités
suprasensoriels-spirituels. Il appelle « anthroposophie » ou science de
l’esprit cette science capable de relever le défi inédit du
matérialisme, cette funeste impasse vers laquelle se précipite
aujourd’hui l’humanité.La science de l’esprit selon R. Steiner est bien
autre chose qu’une simple théorie. Sa fécondité se montre dans divers
domaines de la vie, qu’il a « régénérés »: éducation, médecine, arts,
religion, agriculture et jusqu’à la tripolarisation de l’organisme
social, dont la vitalité vient de trois dynamismes fondamentaux: la
culture (toute créativité), le droit (législation…) et l’économie, qui
doivent rester autonomes et se stimuler mutuellement en harmonie et
équilibre.
La civilisation contemporaine n’en tient guère compte et l’ignore, sans
doute parce que celui qui adhère se voit tôt ou tard mis en demeure de
choisir entre pourvoir et humanité, entre argent et spiritualité. C’est
précisément dans ce choix que se vit l’expérience personnelle de la
liberté à laquelle tout humain aspire, liberté à la portée de chacun en
vertu du message chrétien bimillénaire, fondamental.
Selon sa nature propre, la science de l’esprit ne saurait devenir ni
phénomène de masse ni élitisme. Seul l’individu peut se l’approprier du
fait de sa liberté. Et d’autre part, peut importe de quelle classe
sociale, de quel peuple, de quelle religion cet individu tient ses
racines.
Fernand Kochert (d’après Pietro Archiati)
N.B. La société anthroposophique est ouverte, étant société publique, à toute personne sans considération de nationalité, ni de religion, ni de niveau social, ni d’orientation philosophique ou artistique.
La Pierre de fondation (Le dodécaèdre de l'Homme). Modèle 3D réalisé par Pierre Moine
J'ai réalisé avec Blender, avec les indications fournies dans le livre de Rudolf Steiner, un modèle 3D en réalité virtuelle de La Pierre de Fondation (Eckstein) du nouveau Goetheanum.
Transkript von der nebenstehenden Vorlage für die Grundsteinurkunde für den Dornacher Bau
Im Namen
Seraphim
Cherubim
Throne
Weisheiten
Beweger
Former
Persönlichkeiten
Archangeloi
Angeloi
Anthropos
Ex Deo Nascimur
In --- Morimur
Per Spiritum Sanctum Reviviscimus
Als Eckstein
unseres im Geist sich suchenden Willens,
in der Weltenseele sich fühlenden Seins,
im Welten-Ich sich ahnenden Menschen
senken wir in der verdichteten
Elemente Reich
Dich Sinnbild der Kraft, nach der wir strebend
uns bemühen durch
3 5 7 12
Gelegt vom Johannesbau-Verein für die Anthroposophische Arbeit am 2Oten Tage des Septembermonats 1880 nach dem Mysterium von Golgatha, das ist 1913 nach Christi Geburt, da Merkurius als Abendstern in der Waage stand.
20. September 1913
Amen
mardi 10 mars 2020
Mikhaïl Alexandrovitch Bakounine : Sur la science
« Non,
le dix-neuvième siècle n’a pas été que scientiste, et ses penseurs
révolutionnaires n’ont pas tous été fascinés par le modèle
scientifique. » On comprendra en lisant ces lignes de Michel Bakounine
(Priamoukhino, 1814 – Berne 1976), pourquoi Marx l’a fait exclure en
1872 de la Première Internationale, et pourquoi sa pensée est si
longtemps restée occultée. Comme l’écrit Michel Gayraud dans sa postface
à une récente réédition des écrits de Bakounine (Dieu et l’État,
Mille et une nuits, 1996) : « Si, comme les philosophes des Lumières,
Bakounine voit dans la science une arme propre à dissiper les ténèbres
de l’obscurantisme et du fanatisme, il se refuse à la sacraliser et nous
met en garde contre la tentation positiviste d’un gouvernement de
savants qui exerceraient une monstrueuse dictature sur la vie elle-même.
Aujourd’hui où les délires d’une caste technocratique soutenue par des
scientifiques sacrifiant à la religion de l’économie produisent de
nouvelles maladies et font courir des risques mortels à l’écosystème
planétaire, on ne peut qu’être frappé encore une fois de la puissance
anticipatrice du révolutionnaire russe. »1
2…
L’idée générale est toujours une abstraction, et, par cela même, en
quelque sorte, une négation de la vie réelle. J’ai constaté cette
propriété de la pensée humaine, et par conséquent aussi de la science,
de ne pouvoir saisir et nommer dans les faits réels que leur sens
général, leurs rapports généraux, leurs lois générales ; en un mot, ce
qui est permanent dans leurs transformations continues, mais jamais leur
côté matériel, individuel, et pour ainsi dire palpitant de réalité et
de vie, mais, par là même, fugitif et insaisissable. La science comprend
la pensée de la réalité, non la réalité elle‑même, la pensée de la vie,
non la vie. Voilà sa limite, la seule limite vraiment infranchissable
pour elle, parce qu’elle est fondée sur la nature même de la pensée
humaine, qui est l’unique organe de la science.
Sur cette nature se fondent les droits incontestables et la grande mission de la science, mais aussi son impuissance vitale et même son action malfaisante, toutes les fois que, par ses représentants officiels, patentés, elle s’arroge le droit de gouverner la vie. La mission de la science est celle-ci : en constatant les rapports généraux des choses passagères et réelles, en reconnaissant les lois générales inhérentes au développement des phénomènes tant du monde physique que du monde social, elle plante pour ainsi dire les jalons immuables de la marche progressive de l’humanité, en indiquant aux hommes les conditions générales dont l’observation rigoureuse est nécessaire et dont l’ignorance ou l’oubli seront toujours fatals. En un mot, la science, c’est la boussole de la vie ; mais ce n’est pas la vie. La science est immuable, impersonnelle, générale, abstraite, insensible, comme les lois, dont elle n’est rien que la reproduction idéale, réfléchie ou mentale, c’est‑à‑dire cérébrale (pour nous rappeler que la science elle‑même n’est rien qu’un produit matériel, d’un organe matériel de l’organisation matérielle de l’homme, le cerveau). La vie est toute fugitive et passagère, mais aussi toute palpitante de réalité et d’individualité, de sensibilité, de souffrances, de joies, d’aspirations, de besoins et de passions. C’est elle seule qui, spontanément, crée les choses et tous les êtres réels. La science ne crée rien, elle constate, et reconnaît seulement les créations de la vie. Et toutes les fois que les hommes de la science, sortant de leur monde abstrait, se mêlent de création vivante dans le monde réel, tout ce qu’ils proposent ou créent est pauvre, ridiculement abstrait, privé de sang et de vie, mort‑né, pareil à l’homunculus créé par Wagner, non le musicien de l’avenir, lui‑même une sorte de créateur abstrait, mais le disciple pédant de l’immortel docteur Faust de Goethe. Il en résulte que la science a pour mission unique d’éclairer la vie, non de la gouverner.
Sur cette nature se fondent les droits incontestables et la grande mission de la science, mais aussi son impuissance vitale et même son action malfaisante, toutes les fois que, par ses représentants officiels, patentés, elle s’arroge le droit de gouverner la vie. La mission de la science est celle-ci : en constatant les rapports généraux des choses passagères et réelles, en reconnaissant les lois générales inhérentes au développement des phénomènes tant du monde physique que du monde social, elle plante pour ainsi dire les jalons immuables de la marche progressive de l’humanité, en indiquant aux hommes les conditions générales dont l’observation rigoureuse est nécessaire et dont l’ignorance ou l’oubli seront toujours fatals. En un mot, la science, c’est la boussole de la vie ; mais ce n’est pas la vie. La science est immuable, impersonnelle, générale, abstraite, insensible, comme les lois, dont elle n’est rien que la reproduction idéale, réfléchie ou mentale, c’est‑à‑dire cérébrale (pour nous rappeler que la science elle‑même n’est rien qu’un produit matériel, d’un organe matériel de l’organisation matérielle de l’homme, le cerveau). La vie est toute fugitive et passagère, mais aussi toute palpitante de réalité et d’individualité, de sensibilité, de souffrances, de joies, d’aspirations, de besoins et de passions. C’est elle seule qui, spontanément, crée les choses et tous les êtres réels. La science ne crée rien, elle constate, et reconnaît seulement les créations de la vie. Et toutes les fois que les hommes de la science, sortant de leur monde abstrait, se mêlent de création vivante dans le monde réel, tout ce qu’ils proposent ou créent est pauvre, ridiculement abstrait, privé de sang et de vie, mort‑né, pareil à l’homunculus créé par Wagner, non le musicien de l’avenir, lui‑même une sorte de créateur abstrait, mais le disciple pédant de l’immortel docteur Faust de Goethe. Il en résulte que la science a pour mission unique d’éclairer la vie, non de la gouverner.
3Le
gouvernement de la science et des hommes de la science,
s’appelleraient‑ils même des positivistes, des disciples d’Auguste
Comte, ou même des disciples de l’École doctrinaire du communisme
allemand, ne peut être qu’impuissant, ridicule, inhumain, cruel,
oppressif, exploiteur, malfaisant. On peut dire des hommes de la
science, comme tels, ceque j’ai dit des théologiens et des
métaphysiciens : ils n’ont ni sens ni cœur pour les êtres individuels et
vivants. On ne peut pas même leur en faire un reproche, car c’est la
conséquence naturelle de leur métier. En tant qu’hommes de science, ils
n’ont à faire, ils ne peuvent prendre intérêt qu’aux généralités, qu’aux
lois.
La science, qui n’a affaire qu’avec ce qui est exprimable et constant, c’est‑à‑dire avec des généralités plus ou moins développées et déterminées, perd ici son latin et baisse pavillon devant la vie, seule en rapport avec le côté vivant et sensible, mais insaisissable et indicible, des choses. Telle est la réelle et peut-on dire l’unique limite de la science, une limite vraiment infranchissable. Un naturaliste, par exemple, qui lui‑même est un être réel et vivant, dissèque un lapin ; ce lapin est également un être réel, et il a été, au moins il y a à peine quelques heures, une individualité vivante. Après l’avoir disséqué, le naturaliste le décrit : eh bien, le lapin qui sort de sa description est un lapin en général, ressemblant à tous les lapins, privé de toute individualité, et qui, par conséquent, n’aura jamais la force d’exister, restera éternellement un être inerte et non vivant, pas même corporel, mais une abstraction, l’ombre fixée d’un être vivant. La science n’a affaire qu’à des ombres pareilles. La réalité vivante lui échappe, et ne se donne qu’à la vie, qui, étant elle‑même fugitive et passagère, peut saisir, et saisit en effet toujours tout ce qui vit, c’est‑à‑dire tout ce qui passe ou ce qui fuit.
L’exemple du lapin, sacrifié à la science, nous touche peu, parce que, ordinairement, nous nous intéressons fort peu à la vie individuelle des lapins. Il n’en est pas ainsi de la vie individuelle des hommes, que la science et les hommes de science, habitués à vivre parmi les abstractions, c’est‑à‑dire à sacrifier toujours les réalités fugitives et vivantes à leurs ombres constantes, seraient également capables, si on les laissait seulement faire, d’immoler ou, au moins, de subordonner au profit de leurs généralités abstraites.
La science, qui n’a affaire qu’avec ce qui est exprimable et constant, c’est‑à‑dire avec des généralités plus ou moins développées et déterminées, perd ici son latin et baisse pavillon devant la vie, seule en rapport avec le côté vivant et sensible, mais insaisissable et indicible, des choses. Telle est la réelle et peut-on dire l’unique limite de la science, une limite vraiment infranchissable. Un naturaliste, par exemple, qui lui‑même est un être réel et vivant, dissèque un lapin ; ce lapin est également un être réel, et il a été, au moins il y a à peine quelques heures, une individualité vivante. Après l’avoir disséqué, le naturaliste le décrit : eh bien, le lapin qui sort de sa description est un lapin en général, ressemblant à tous les lapins, privé de toute individualité, et qui, par conséquent, n’aura jamais la force d’exister, restera éternellement un être inerte et non vivant, pas même corporel, mais une abstraction, l’ombre fixée d’un être vivant. La science n’a affaire qu’à des ombres pareilles. La réalité vivante lui échappe, et ne se donne qu’à la vie, qui, étant elle‑même fugitive et passagère, peut saisir, et saisit en effet toujours tout ce qui vit, c’est‑à‑dire tout ce qui passe ou ce qui fuit.
L’exemple du lapin, sacrifié à la science, nous touche peu, parce que, ordinairement, nous nous intéressons fort peu à la vie individuelle des lapins. Il n’en est pas ainsi de la vie individuelle des hommes, que la science et les hommes de science, habitués à vivre parmi les abstractions, c’est‑à‑dire à sacrifier toujours les réalités fugitives et vivantes à leurs ombres constantes, seraient également capables, si on les laissait seulement faire, d’immoler ou, au moins, de subordonner au profit de leurs généralités abstraites.
4(…)
Certes, les savants ne sont pas exclusivement des hommes de la science
et sont aussi plus ou moins des hommes de la vie. Toutefois, il ne faut
pas trop s’y fier, et, si l’on peut être à peu près sûr qu’aucun savant
n’osera traiter aujourd’hui un homme comme il traite un lapin, il est
toujours à craindre que le corps des savants, si on le laisse faire,
soumette les hommes réels et vivants à des expériences scientifiques,
sans doute moins cruelles, mais qui n’en seraient pas moins désastreuses
pour leurs victimes humaines. Si les savants ne peuvent pas faire des
expériences sur le corps des hommes individuels, ils ne demanderont pas
mieux que d’en faire sur le corps social, et voilà ce qu’il faut
absolument empêcher. Dans leur organisation actuelle, monopolisant la
science et restant comme tels en dehors de la vie sociale, les savants
forment une caste à part offrent beaucoup d’analogie avec la caste des
prêtres. L’abstraction scientifique est leur Dieu, les individualités
vivantes et réelles leurs victimes, et ils en sont les sacrificateurs
patentés.
La science ne peut sortir de la sphère des abstractions. Sous ce rapport, elle est infiniment inférieure à l’art, lequel lui, aussi, n’a proprement à faire qu’avec des types généraux et des situations générales, mais qui, par un artifice qui lui est propre, sait les incarner dans des formes qui, pour n’être point vivantes, dans le sens de la vie réelle, n’en provoquent pas moins, dans notre imagination, le sentiment ou le souvenir de cette vie ; il individualise en quelque sorte les types et les situations qu’il conçoit, et, par ces individualités sans chair et sans os, et, comme telles, permanentes ou immortelles, qu’il a le pouvoir de créer, il nous rappelle les individualités vivantes, réelles, qui apparaissent et disparaissent à nos yeux. L’art est donc, en quelque sorte, le retour de l’abstraction dans la vie. La science est, au contraire, l’immolation perpétuelle de la vie fugitive, passagère, mais réelle, sur l’autel des abstractions éternelles.
La science est aussi peu capable de saisir l’individualité d’un homme que celle d’un lapin. C’est‑à‑dire qu’elle est aussi indifférente pour l’une que pour l’autre. Ce n’est pas qu’elle ignore le principe de l’individualité. Elle la conçoit parfaitement comme principe, mais non comme fait. Elle sait fort bien que toutes les espèces animales, y compris l’espèce humaine, n’ont d’existence réelle que dans un nombre indéfini d’individus, qui naissent et qui meurent, faisant place à des individus nouveaux, également passagers. Elle sait qu’à mesure qu’on s’élève des espèces animales aux espèces supérieures, le principe de l’individualité se détermine davantage, les individus apparaissent plus complets et plus libres. Elle sait enfin que l’homme, le dernier et le plus parfait animal sur cette terre, présente l’individualité la plus complète et la plus digne de considération, à cause de sa capacité de concevoir et de concréter, de personnifier en quelque sorte, en lui‑même, et dans son existence tant sociale que privée, la loi universelle. Elle sait, quand elle n’est point viciée par le doctrinarisme théologique ou métaphysique, politique ou juridique, ou même par un orgueil étroitement scientifique, et lorsqu’elle n’est point sourde aux instincts et aux aspirations spontanées de la vie, elle sait, et c’est là son dernier mot, que le respect humain est la loi suprême de l’humanité, et que le grand, le vrai but de l’histoire, le seul légitime, c’est l’humanisation et l’émancipation, c’est la liberté réelle, la prospérité réelle, le bonheur de chaque individu réel vivant dans la société. Car, en fin de compte, à moins de retomber dans la fiction liberticide du bien public représenté par l’État, fiction toujours fondée sur le sacrifice systématique des masses populaires, il faut bien reconnaître que la liberté et la prospérité collectives ne sont réelles que lorsqu’elles représentent la somme des libertés et des prospérités individuelles.
La science sait tout cela, mais elle ne va pas, elle ne peut aller au‑delà. L’abstraction constituant sa propre nature, elle peut bien concevoir le principe de l’individualité réelle et vivante, mais elle ne saurait en rien avoir à faire avec les individus réels et vivants. Elle s’occupe des individus en général, mais non de Pierre et de Jacques, non de tel ou de tel autre individu, qui n’existent point, qui ne peuvent exister pour elle. Ses individus à elle ne sont encore que des abstractions.
La science ne peut sortir de la sphère des abstractions. Sous ce rapport, elle est infiniment inférieure à l’art, lequel lui, aussi, n’a proprement à faire qu’avec des types généraux et des situations générales, mais qui, par un artifice qui lui est propre, sait les incarner dans des formes qui, pour n’être point vivantes, dans le sens de la vie réelle, n’en provoquent pas moins, dans notre imagination, le sentiment ou le souvenir de cette vie ; il individualise en quelque sorte les types et les situations qu’il conçoit, et, par ces individualités sans chair et sans os, et, comme telles, permanentes ou immortelles, qu’il a le pouvoir de créer, il nous rappelle les individualités vivantes, réelles, qui apparaissent et disparaissent à nos yeux. L’art est donc, en quelque sorte, le retour de l’abstraction dans la vie. La science est, au contraire, l’immolation perpétuelle de la vie fugitive, passagère, mais réelle, sur l’autel des abstractions éternelles.
La science est aussi peu capable de saisir l’individualité d’un homme que celle d’un lapin. C’est‑à‑dire qu’elle est aussi indifférente pour l’une que pour l’autre. Ce n’est pas qu’elle ignore le principe de l’individualité. Elle la conçoit parfaitement comme principe, mais non comme fait. Elle sait fort bien que toutes les espèces animales, y compris l’espèce humaine, n’ont d’existence réelle que dans un nombre indéfini d’individus, qui naissent et qui meurent, faisant place à des individus nouveaux, également passagers. Elle sait qu’à mesure qu’on s’élève des espèces animales aux espèces supérieures, le principe de l’individualité se détermine davantage, les individus apparaissent plus complets et plus libres. Elle sait enfin que l’homme, le dernier et le plus parfait animal sur cette terre, présente l’individualité la plus complète et la plus digne de considération, à cause de sa capacité de concevoir et de concréter, de personnifier en quelque sorte, en lui‑même, et dans son existence tant sociale que privée, la loi universelle. Elle sait, quand elle n’est point viciée par le doctrinarisme théologique ou métaphysique, politique ou juridique, ou même par un orgueil étroitement scientifique, et lorsqu’elle n’est point sourde aux instincts et aux aspirations spontanées de la vie, elle sait, et c’est là son dernier mot, que le respect humain est la loi suprême de l’humanité, et que le grand, le vrai but de l’histoire, le seul légitime, c’est l’humanisation et l’émancipation, c’est la liberté réelle, la prospérité réelle, le bonheur de chaque individu réel vivant dans la société. Car, en fin de compte, à moins de retomber dans la fiction liberticide du bien public représenté par l’État, fiction toujours fondée sur le sacrifice systématique des masses populaires, il faut bien reconnaître que la liberté et la prospérité collectives ne sont réelles que lorsqu’elles représentent la somme des libertés et des prospérités individuelles.
La science sait tout cela, mais elle ne va pas, elle ne peut aller au‑delà. L’abstraction constituant sa propre nature, elle peut bien concevoir le principe de l’individualité réelle et vivante, mais elle ne saurait en rien avoir à faire avec les individus réels et vivants. Elle s’occupe des individus en général, mais non de Pierre et de Jacques, non de tel ou de tel autre individu, qui n’existent point, qui ne peuvent exister pour elle. Ses individus à elle ne sont encore que des abstractions.
5(…) Ce que je prêche, c’est donc, jusqu’à un certain point, la révolte de la vie contre la science, ouplutôt contre le gouvernement de la science. Non
pour détruire la science — à Dieu ne plaise ! Ce serait un crime de
lèse‑humanité —, mais pour la remettre à sa place, de manière à ce
qu’elle ne puisse plus jamais en sortir. (…) Elle n’a pu le faire que
pour deux raisons : d’abord parce que, constituée en dehors de la vie
populaire, elle est représentée par un corps privilégié ; ensuite, parce
qu’elle s’est posée elle‑même, jusqu’ici, comme le but absolu et
dernier de tout développement humain ; tandis que, par une critique
judicieuse, qu’elle est capable et qu’en dernière instance elle se verra
forcée d’exercer contre elle-même, elle aurait dû comprendre qu’elle
n’est elle-même qu’un moyen nécessaire pour la réalisation d’un but bien
plus élevé, celui de la complète humanisation de la situation réelle de tous les individus réels qui naissent, qui vivent et qui meurent sur la terre.
L’immense avantage de la science positive sur la théologie, la métaphysique, la politique et le droit juridique consiste en ceci, qu’à la place des abstractions mensongères et funestes prônées par ces doctrines, elle pose des abstractions vraies qui expriment la nature générale ou la logique même des choses, leurs rapports généraux et les lois générales de leur développement. Voilà ce qui la sépare profondément de toutes les doctrines précédentes et ce qui lui assurera toujours une grande position dans l’humaine société. Elle constituera en quelque sorte sa conscience collective. Mais il est un côté par lequel elle se rallie absolument à toutes ces doctrines, c’est qu’elle n’a et ne peut avoir pour objet que des abstractions, et qu’elle est forcée, par sa nature même, d’ignorer les individus réels, en dehors desquels les abstractions même les plus vraies n’ont point de réelle existence. Pour remédier à ce défaut radical, voici la différence qui devra s’établir entre l’agissement pratique des doctrines précédentes et celui de la science positive. Les premières se sont prévalues de l’ignorance des masses pour les sacrifier avec volupté à leurs abstractions, d’ailleurs toujours très lucratives pour leurs représentants. La seconde, reconnaissant son incapacité absolue de concevoir les individus réels et de s’intéresser à leur sort, doit définitivement et absolument renoncer au gouvemement de la société ; car si elle s’en mêlait, elle ne pourrait faire autrement que de sacrifier toujours les hommes vivants, qu’elle ignore, à ses abstractions, qui forment l’unique objet de ses préoccupations légitimes.
La vraie science de l’histoire, par exemple, n’existe pas encore, et c’est à peine si l’on commence à en entrevoir aujourd’hui les conditions extrêmement compliquées. Mais supposons‑la enfin aboutie : que pourra-t‑elle nous donner ? Elle rétablira le tableau raisonné et fidèle du développement naturel des conditions générales, tant matérielles qu’idéelles, tant économiques que politiques et sociales, religieuses, philosophiques, esthétiques et scientifiques, des sociétés qui ont eu une histoire. Mais ce tableau universel de la civilisation humaine, si détaillé qu’il soit, ne pourra jamais contenir que des appréciations générales et par conséquent abstraites, dans ce sens que les milliards d’individus humains qui ont formé la matière vivante et souffrante de cette histoire, à la fois triomphante et lugubre — triomphante au point de vue de ses résultats généraux, lugubre au point de vue de l’immense hécatombe de victimes humaines « écrasées sous son char » —, que ces milliards d’individus obscurs, mais sans lesquels aucun de ces grands résultats abstraits de l’histoire n’eût été obtenu, et qui, notez‑le bien, n’ont jamais profité d’aucun de ces résultats, ne trouveront pas même la moindre petite place dans l’histoire. Ils ont vécu, et ils ont été immolés, écrasés, pour le bien de l’humanité abstraite, voilà tout.
Faudra‑t‑il en faire un reproche à la science de l’histoire ? Ce serait ridicule et injuste. Les individus sont insaisissables pour la pensée, pour la réflexion, même pour la parole humaine, qui n’est capable d’exprimer que des abstractions; insaisissables dans le présent, aussi bien que dans le passé. Donc la science sociale elle‑même, la science de l’avenir, continuera forcément de les ignorer. Tout ce que nous avons le droit d’exiger d’elle, c’est qu’elle nous indique, d’une main femme et fidèle, les causes générales des souffrances individuelles — et parmi ces causes elle n’oubliera sans doute pas l’immolation et la subordination, hélas ! trop habituelles encore, des individus vivants aux généralités abstraites; et qu’en même temps elle nous montre les conditions générales nécessaires à l’émancipation réelle des individus vivant dans la société. (…)
L’immense avantage de la science positive sur la théologie, la métaphysique, la politique et le droit juridique consiste en ceci, qu’à la place des abstractions mensongères et funestes prônées par ces doctrines, elle pose des abstractions vraies qui expriment la nature générale ou la logique même des choses, leurs rapports généraux et les lois générales de leur développement. Voilà ce qui la sépare profondément de toutes les doctrines précédentes et ce qui lui assurera toujours une grande position dans l’humaine société. Elle constituera en quelque sorte sa conscience collective. Mais il est un côté par lequel elle se rallie absolument à toutes ces doctrines, c’est qu’elle n’a et ne peut avoir pour objet que des abstractions, et qu’elle est forcée, par sa nature même, d’ignorer les individus réels, en dehors desquels les abstractions même les plus vraies n’ont point de réelle existence. Pour remédier à ce défaut radical, voici la différence qui devra s’établir entre l’agissement pratique des doctrines précédentes et celui de la science positive. Les premières se sont prévalues de l’ignorance des masses pour les sacrifier avec volupté à leurs abstractions, d’ailleurs toujours très lucratives pour leurs représentants. La seconde, reconnaissant son incapacité absolue de concevoir les individus réels et de s’intéresser à leur sort, doit définitivement et absolument renoncer au gouvemement de la société ; car si elle s’en mêlait, elle ne pourrait faire autrement que de sacrifier toujours les hommes vivants, qu’elle ignore, à ses abstractions, qui forment l’unique objet de ses préoccupations légitimes.
La vraie science de l’histoire, par exemple, n’existe pas encore, et c’est à peine si l’on commence à en entrevoir aujourd’hui les conditions extrêmement compliquées. Mais supposons‑la enfin aboutie : que pourra-t‑elle nous donner ? Elle rétablira le tableau raisonné et fidèle du développement naturel des conditions générales, tant matérielles qu’idéelles, tant économiques que politiques et sociales, religieuses, philosophiques, esthétiques et scientifiques, des sociétés qui ont eu une histoire. Mais ce tableau universel de la civilisation humaine, si détaillé qu’il soit, ne pourra jamais contenir que des appréciations générales et par conséquent abstraites, dans ce sens que les milliards d’individus humains qui ont formé la matière vivante et souffrante de cette histoire, à la fois triomphante et lugubre — triomphante au point de vue de ses résultats généraux, lugubre au point de vue de l’immense hécatombe de victimes humaines « écrasées sous son char » —, que ces milliards d’individus obscurs, mais sans lesquels aucun de ces grands résultats abstraits de l’histoire n’eût été obtenu, et qui, notez‑le bien, n’ont jamais profité d’aucun de ces résultats, ne trouveront pas même la moindre petite place dans l’histoire. Ils ont vécu, et ils ont été immolés, écrasés, pour le bien de l’humanité abstraite, voilà tout.
Faudra‑t‑il en faire un reproche à la science de l’histoire ? Ce serait ridicule et injuste. Les individus sont insaisissables pour la pensée, pour la réflexion, même pour la parole humaine, qui n’est capable d’exprimer que des abstractions; insaisissables dans le présent, aussi bien que dans le passé. Donc la science sociale elle‑même, la science de l’avenir, continuera forcément de les ignorer. Tout ce que nous avons le droit d’exiger d’elle, c’est qu’elle nous indique, d’une main femme et fidèle, les causes générales des souffrances individuelles — et parmi ces causes elle n’oubliera sans doute pas l’immolation et la subordination, hélas ! trop habituelles encore, des individus vivants aux généralités abstraites; et qu’en même temps elle nous montre les conditions générales nécessaires à l’émancipation réelle des individus vivant dans la société. (…)
6D’un
côté, la science est indispensable à l’organisation rationnelle de la
société ; d’un autre côté, incapable de s’intéresser à ce qui est réel
et vivant, elle ne doit pas se mêler de l’organisation réelle ou
pratique de la société. Cette contradiction ne peut être résolue que
d’une seule manière : par la liquidation de la science comme être moral
existant en dehors de la vie sociale, et représenté, comme tel, par un
corps de savants patentés ; par sa diffusion dans les masses populaires.
La science, étant appelée désormais à représenter la conscience
collective de la société, doit réellement devenir la propriété de tout
le monde. (…) C’est pour cela qu’il faut dissoudre l’organisation
sociale séparée de la science par l’instruction générale, égale pour
tous et pour toutes, afin que les masses, cessant d’être des troupeaux
menés et tondus par des pasteurs privilégiés, puissent désormais prendre
en main leur destinée historique.*
Mais, tant que les masses ne seront pas arrivées à ce degré d’instruction, faudra‑t‑il qu’elles se laissent gouverner par les hommes de la science ? À Dieu ne plaise ! Il vaudrait mieux pour elles se passer de la science que de se laisser gouverner par des savants. Le gouvemement des savants aurait pour première conséquence de rendre la science inaccessible au peuple, et serait nécessairement un gouvernement aristocratique, parce que l’institution actuelle de la science est une institution aristocratique. L’aristocratie de l’intelligence ! Au point de vue pratique la plus implacable, et au point de vue social la plus arrogante et la plus insultante : tel serait le régime d’une société gouvemée par la science. Ce régime serait capable de paralyser la vie et le mouvement dans la société. Les savants, toujours présomptueux, toujours suffisants, et toujours impuissants, voudraient se mêler de tout, et toutes les sources de la vie se dessécheraient sous leur souffle abstrait et savant.
Encore une fois, la vie, non la science, crée la vie ; l’action spontanée du peuple lui‑même peut seule créer la liberté populaire. Sans doute, serait-il fort heureux si la science pouvait, dès aujourd’hui, éclairer la marche spontanée du peuple vers son émancipation. Mais mieux vaut l’absence de lumière qu’une fausse lumière allumée parcimonieusement du dehors avec le but évident d’égarer le peuple. D’ailleurs le peuple ne manquera pas absolument de lumière. Ce n’est pas en vain qu’il a parcouru une longue carrière historique et qu’il a payé ses erreurs par des siècles d'horribles souffrances. Le résumé pratique de ces douloureuses expériences constitue une sorte de science traditionnelle, qui, sous certains rapports, vaut bien la science théorique. Enfin, une partie de la jeunesse studieuse, ceux d’entre les jeunes bourgeois qui se sentiront assez de haine contre le mensonge, contre l’hypocrisie, contre l’iniquité et contre la lâcheté de la bourgeoisie, pour trouver en eux‑mêmes le courage de lui tourner le dos, et assez de noble passion pour embrasser sans réserve la cause juste et humaine du prolétariat, ceux‑là seront, comme je l’ai déjà dit plus haut, les instructeurs fraternels du peuple ; en lui apportant les connaissances qui lui manquent encore, ils rendront parfaitement inutile le gouvemement des savants.
Mais, tant que les masses ne seront pas arrivées à ce degré d’instruction, faudra‑t‑il qu’elles se laissent gouverner par les hommes de la science ? À Dieu ne plaise ! Il vaudrait mieux pour elles se passer de la science que de se laisser gouverner par des savants. Le gouvemement des savants aurait pour première conséquence de rendre la science inaccessible au peuple, et serait nécessairement un gouvernement aristocratique, parce que l’institution actuelle de la science est une institution aristocratique. L’aristocratie de l’intelligence ! Au point de vue pratique la plus implacable, et au point de vue social la plus arrogante et la plus insultante : tel serait le régime d’une société gouvemée par la science. Ce régime serait capable de paralyser la vie et le mouvement dans la société. Les savants, toujours présomptueux, toujours suffisants, et toujours impuissants, voudraient se mêler de tout, et toutes les sources de la vie se dessécheraient sous leur souffle abstrait et savant.
Encore une fois, la vie, non la science, crée la vie ; l’action spontanée du peuple lui‑même peut seule créer la liberté populaire. Sans doute, serait-il fort heureux si la science pouvait, dès aujourd’hui, éclairer la marche spontanée du peuple vers son émancipation. Mais mieux vaut l’absence de lumière qu’une fausse lumière allumée parcimonieusement du dehors avec le but évident d’égarer le peuple. D’ailleurs le peuple ne manquera pas absolument de lumière. Ce n’est pas en vain qu’il a parcouru une longue carrière historique et qu’il a payé ses erreurs par des siècles d'horribles souffrances. Le résumé pratique de ces douloureuses expériences constitue une sorte de science traditionnelle, qui, sous certains rapports, vaut bien la science théorique. Enfin, une partie de la jeunesse studieuse, ceux d’entre les jeunes bourgeois qui se sentiront assez de haine contre le mensonge, contre l’hypocrisie, contre l’iniquité et contre la lâcheté de la bourgeoisie, pour trouver en eux‑mêmes le courage de lui tourner le dos, et assez de noble passion pour embrasser sans réserve la cause juste et humaine du prolétariat, ceux‑là seront, comme je l’ai déjà dit plus haut, les instructeurs fraternels du peuple ; en lui apportant les connaissances qui lui manquent encore, ils rendront parfaitement inutile le gouvemement des savants.
Notes de bas de page numériques
1
Notons que l’intérêt de Bakounine pour la science n’a sans doute pas
été sans effets sur sa descendance : de ses deux filles, qui naquirent
et vécurent à Naples, l’une devint la première femme professeur de
chimie à l’université et l’autre, mariée à un grand médecin, eut pour
fils le remarquable mathématicien Renato Cacciopoli.
Notes de bas de page astérisques
*
La science, en devenant le patrimoine de tout le monde, se mariera en
quelque sorte avec la vie immédiate et réelle de chacun. Elle gagnera en
utilité et en grâce ce qu’elle aura perdu en orgueil, en ambition et en
pédantisme doctrinaires. Ce qui n’empêchera pas, sans doute, des
hommes de génie, mieux organisés pour les spéculations scientifiques que
leurs contemporains, de s’adonner plus exclusivement que les autres à
la culture des sciences, et de rendre de grands services à l’humanité,
sans ambitionner toutefois d’autre influence sociale que l’influence
naturelle que ne manque jamais d’exercer sur son milieu une intelligence
supérieure, ni d’autre récompense que la haute jouissance que tout
esprit d’élite trouve dans la satisfaction d’une noble passion.
Annexes
Légendes :
Mikhaïl Alexandrovitch Bakounine, dessin de Félix Valoton
Jean-Michel Albérola, La pensée de Michel Bakounine à Dresde, 1996, gouache sur papier, 75 x 130 cm.
Jean-Michel Albérola, La pensée de Michel Bakounine à Dresde, 1996, gouache sur papier, 75 x 130 cm.
Pour citer cet article
Mikhaïl Alexandrovitch Bakounine, « Sur la science », paru dans Alliage, n°40 - Septembre 1999, Sur la science, mis en ligne le 06 septembre 2012, URL : http://revel.unice.fr/alliage/index.html?id=3941.
Auteurs
Priamoukhino, 1814-Berne, 1876 ; les Écrits libertaires sont réédités au Temps des cerises, 1997
mardi 25 février 2020
L'empire du bien de Philippe Muray et L'Antéchrist de Soloviev
L'avertissement prophétique de Vladimir S. Soloviev
Tiré du blog : http://benoit-et-moi.fr/2015-II/actualite/lantechrist-et-la-prophetie-de-soloviev.html
Texte en italien ici.
* * *
Méditation tenue le 27 Février 2007 par l'archevêque émérite de Bologne, le cardinal Giacomo Biffi pendant les exercices spirituels du Carême à la Curie romaine et au pape Benoît XVI et publié dans le journal "Il Foglio", le 15 Mars 2007.
Texte en italien ici.
* * *
Méditation tenue le 27 Février 2007 par l'archevêque émérite de Bologne, le cardinal Giacomo Biffi pendant les exercices spirituels du Carême à la Curie romaine et au pape Benoît XVI et publié dans le journal "Il Foglio", le 15 Mars 2007.
À la fin du XIXe siècle, la mentalité la
plus répandue prévoyait pour le siècle qui était sur le point de
commencer un avenir de progrès, de prospérité et de paix. Déjà Victor
Hugo, vers fin du XIXe siècle, avait prophétisé: «Ce siècle est grand,
le prochain siècle sera heureux».
1. Soloviev ne se laisse pas contaminer par une telle candeur laïciste, et dans son dernier ouvrage, "Les Trois Dialogues et le récit de l'Antéchrist", datée de Pâques 1900, quelques mois avant sa mort, il prévoit que le XXe siècle sera marqué par de grandes guerres, de grandes révolutions sanglantes, de grandes luttes civiles. A la fin du siècle, les peuples européens -convaincus des graves préjudices causés par leur rivalité - donneront naissance, dit-il, aux États Unis d'Europe. «Mais ... les problèmes de la vie et la mort, du destin ultime du monde et de l'homme, rendus plus imbriqués et compliqués par une avalanche de recherche et de nouvelles découvertes dans le domaine physiologique et psychologique, resteront comme autrefois sans solution. Un seul résultat important voit le jour, mais d'un caractère négatif: l'échec complet du matérialisme théor(ét)ique». Toutefois, cela ne comportera ni l'expansion ni le renforcement de la foi. Au contraire, l'incrédulité fera rage. Si bien qu'à la fin se profilera pour la civilisation européenne une situation que nous pourrions qualifier de vide. Dans ce vide, justement, on voit émerger et s'affirmer la présence et l'action de l'Antéchrist.
2. Plus que l'histoire imaginée par Soloviev - dans laquelle l'Antéchrist est d'abord élu président des États Unis d'Europe, puis proclamé empereur romain, s'empare du monde entier, et pour finir s'impose également à la vie et à l'organisation des Eglises - il convient de rappeler ici les caractéristiques que l'on attribue à ce personnage.
Il était - dit Soloviev - «un spiritualiste convaincu». Il croyait au bien et même en Dieu, «mais il n'aimait que lui-même». C'était un ascète, un érudit, un philanthrope. Il donnait «les plus grandes démonstrations possibles de modération, de désintéressement, et de charité active». Dans sa prime jeunesse, il s'était signalé comme un exégète talentueux et docte: l'un de ses grands travaux sur la critique biblique lui avait apporté un diplôme ad lauream de l'Université de Tübingen. Mais le livre qui lui avait valu la célébrité et le consensus universels s'intitule: «La route ouverte vers la paix et la prospérité universelle», où «le noble respect des traditions et des symboles anciens s’unit à un radicalisme ample et audacieux d'exigences et de directives sociales et politiques; une liberté de pensée sans limites à la plus profonde compréhension de tout ce qui est mystique; l'individualisme absolu à un ardent dévouement au bien commun; l'idéalisme le plus élevé en fait de principes directeurs à la précision complète et la viabilité des solutions pratiques». Il est vrai que quelques hommes de foi se demandaient pourquoi le nom du Chris n'était pas même nommé une seule fois; mais d'autres rétorquaient: «Du moment que le contenu du livre est imprégné de véritable esprit chrétien, d'amour actif et de bienveillance universelle, que voulez-vous de plus?». Après tout, il «n'avait pas d'hostilité de principe contre le Christ». Et même, il en appréciait la juste intention et le noble enseignement. Trois choses de Jésus, cependant, étaient inacceptables pour lui. Tout d'abord, ses préoccupations morales. «Le Christ - affirmait-il - avec son moralisme, a divisé les hommes en fonction du bien et du mal, tandis que moi, je vais les réunir avec des bénéfices qui sont également nécessaires aux bons et aux mauvais». En second lieu, il n'aimait pas «son unicité absolue». Il est l'un parmi tant d'autres; ou mieux - se disait-il à lui-même - il était mon précurseur, car le sauveur parfait et définitif, c'est moi, qui ai purifié son message de ce qui est inacceptable pour l'homme d'aujourd'hui. Et surtout, il ne pouvait pas supporter le fait que le Christ fût vivant, si bien qu'il se répétait hystériquement: "Il n'est pas parmi les vivants et il ne le sera jamais. Il n'est pas ressuscité, il n'est pas ressuscité, il n'est ressuscité! Il est en putréfaction, il est en putréfaction dans la tombe ... ".
3. Mais là où l'exposé de Soloviev se révèle particulièrement original et surprenant - et mérite la réflexion la plus approfondie - c'est quand il attribue à l’Antéchrist des qualités de pacifiste, d'écologiste, de l'œcuméniste.
* * *
I. Nous avons déjà vu que la paix et la prospérité sont les thèmes du chef-d'œuvre littéraire de notre héros. Mais ce sont des idées qu'il réussira aussi à mettre en œuvre. Dans la deuxième année de son règne comme empereur romain et universel, il pourra émettre la proclamation: «Peuples de la terre! Je vous ai promis la paix et je vous l'ai donnée». Et c'est justement à ce sujet que mûrit en lui la conscience de sa supériorité sur le Fils de Dieu: «Le Christ a apporté l'épée, je vais apporter la paix». Pour bien comprendre la pensée de Soloviev sur ce point, il convient de citer ce qu'il dit dans le troisième dialogue par la bouche d'un Monsieur Z., l'interlocuteur qui représente l'auteur: «Le Christ est venu apporter sur la terre la vérité, et celle-ci, comme le bien, est avant tout un facteur de division».
«Il y a donc - dit Soloviev - la bonne paix, la paix chrétienne, fondée sur cette division que le Christ est venu apporter sur la terre précisément avec la séparation entre le bien et le mal, entre la vérité et le mensonge; et il y a la mauvaise paix, la paix du monde, fondée sur le mélange ou l'union extérieure de ce qui intérieurement est en guerre avec soi-même».
Quant à la réflexion sur la guerre dans le sens le plus commun et le plus évident du terme, rappelons que le premier des trois dialogues de Soloviev est tout entier dédié à la critique du pacifisme de Tolstoï et de la doctrine de la non-violence. La guerre - y est-il affirmé - est certes un mal, mais il faut reconnaître que, tant dans la vie des individus que dans celle des nations, il y a situations où à la violence mauvaise, il ne suffit pas de répondre par des avertissements et des bons mots. Nous pouvons dire que, selon Soloviev, alors que les idéaux de paix et de fraternité sont des valeurs chrétiennes incontestables et contraignantes, il n'en est pas de même du pacifisme et de la théorie de la non-violence qui se terminent trop souvent par une capitulation face à la prévarication et par un abandon sans défense des petits et des faibles à la merci des iniques et des puissants.
II. L'Antéchrist sera ensuite également un écologiste ou au moins un animaliste. Ce sont des termes modernes que Soloviev n'utilise évidemment pas; mais sa description est tout à fait clair: «Le nouveau maître de la terre - affirme-t-il - était avant tout un philanthrope, plein de compassion, non seulement ami des hommes mais aussi ami des animaux. Personnellement, il était végétarien, interdisait la vivisection, et soumettait les abattoirs à une stricte surveillance; les sociétés protectrices des animaux étaient encouragés par lui par tous les moyens».
III. L'Antéchrist, enfin, se révélera un excellent œcuméniste, capable de communiquer «avec des mots pleins de bonté, de sagesse et d'éloquence». Il convoquera les représentants de toutes les confessions chrétiennes à «un concile œcuménique qui se tiendra sous sa présidence». Son action visera à obtenir le consensus de tous à travers la concession des faveurs les plus appréciées concrètement. «Si vous n'êtes pas capables de vous mettre d'accord entre vous - dira-t-il aux participants à l'assemblée œcuménique - j'espère que moi, je parviendrai à mettre d'accord toutes les parties, montrant à tous le même amour et la même sollicitude pour satisfaire la véritable aspiration de chacun». Il mettra en œuvre ce dessein dans la pratique, redonnant aux catholiques le pouvoir temporel du pape, érigeant pour les orthodoxes une institution pour la collecte et la conservation de toutes les précieuses reliques liturgiques de la tradition orientale, et créant pour le bénéfice des protestants un centre de recherche biblique libre généreusement financé. C'est un œcuménisme extérieur et «quantitatif», qui lui réussira presque parfaitement: les masses chrétiennes entreront dans son jeu. Seul un petit groupe de catholiques avec à sa tête le pape Pierre II, un petit nombre d'orthodoxes guidés par le starets Jean et quelques protestants qui s'exprimeront par la bouche du professeur Pauli, résisteront à la fascination de l'Antéchrist. Ceux-ci parviendront à réaliser l'œcuménisme de la vérité, se rassemblant dans une unique Église et reconnaissant la primauté de Pierre. Mais ce sera un œcuménisme «eschatologique», qui se réalisera quand l'histoire sera désormais parvenue à sa conclusion: «Ainsi - raconte Soloviev - fut réalisée l'union des Eglises dans le cœur d'une nuit sombre sur une hauteur solitaire. Mais l'obscurité de la nuit fut soudainement déchirée par un éclair et un grand signe apparut dans le ciel: une femme enveloppée de soleil, avec la lune sous ses pieds, et sur la tête une couronne de douze étoiles».
IV. Quel est alors l'«avertissement prophétique» qui arrive jusqu'à notre époque de cette espèce de parabole du grand philosophe russe? Des jours viendront, nous dit Soloviev, où la chrétienté aura tendance à réduire le fait salvifique - lequel ne peut être accueilli que dans un acte de foi difficile, courageux, concret et rationnel - à une série de «valeurs» faciles à vendre sur les marchés mondains. Contre ce risque, nous devons nous prémunir. Même si un christianisme qui ne parlerait que de «valeurs» largement partagées nous rendrait infiniment plus acceptables dans les salons, les rassemblements sociaux et politiques, les émissions de télévision, nous ne pouvons pas et nous ne devons pas renoncer au christianisme «de Jésus-Christ», le christianisme qui a en son centre le «scandale» de la croix et la réalité bouleversante de la résurrection du Seigneur. Ce péril - voudrais-je ajouter - dans la société de notre temps n'est pas purement hypothétique. Don Divo Barsotti a dit un mot terrible, mais d'une actualité incontestable: dans de nombreuses propositions, de nombreuses initiatives, dans de nombreux discours de notre communauté - affirme-t-il - Jésus-Christ est un prétexte pour parler d'autre chose. Le Fils de Dieu crucifié et ressuscité, unique Sauveur de l'homme, n'est pas «traduisible» en une série de bons projets et de bonnes inspirations, homologables avec la mentalité mondaine dominante. C'est une «pierre», comme il l'a clairement dit de lui-même - et comme nous avons rarement le courage de le répéter -: sur cette «pierre», ou bien (en se confiant à elle) on construit ou bien (en s''opposant), on va se fracasser: «Qui tombera sur cette pierre s'y brisera; et si elle tombe sur quelqu'un, elle l'écrasera »(Mt 21,44).
V. A ce point, une clarification s'impose. Il ne fait aucun doute que le christianisme est avant toute autre chose un «événement»; mais il est également hors de doute que cet événement offre et soutient des «valeurs» auxquelles on ne peut pas renoncer. Certes, on ne peut pas, par amour du dialogue, dissoudre le fait chrétien dans une série de valeurs partageables par la majorité; mais on ne peut pas non plus mésestimer les valeurs authentiques, comme si elles étaient quelque chose de négligeable. Il faut donc un discernement. Il y a des valeurs absolues - ou, comme disent les philosophes, transcendantales -: ce sont, par exemple, le vrai, le bien, le beau. Celui qui les perçoit, les honore et les aime, perçoit, honore, aime Jésus-Christ, même s'il ne le sait pas, et peut-être même se croit athée, parce que dans l'essence profonde des choses, le Christ est la vérité, la justice, la beauté. Il y a des valeurs relatives (ou catégorielles), comme le culte de la solidarité, l'amour de la paix, le respect pour la nature, l'attitude de dialogue, etc. Celles-ci méritent un jugement plus articulé, qui préserve la réflexion de toute ambiguïté. La solidarité, la paix, la nature, le dialogue peuvent devenir, chez le non-chrétien les occasions concrètes d'une approche informelle initiale au Christ et à son mystère. Mais si, dans son attention, ils s'absolutisent jusqu'à s'arracher à leurs racines objectives ou, pire, à s'opposer à la proclamation du fait salvifique, ils deviennent instigation à l'idolâtrie et obstacles sur la voie du salut. De la même manière, chez le chrétien, ces mêmes valeurs - solidarité, paix, nature, le dialogue - peuvent offrir de précieuses impulsions pour que s'avère une adhésion totale et passionnée à Jésus, Seigneur de l'univers et de l'histoire; c'est, par exemple, le cas de saint François d'Assise. Mais si le chrétien, pour l'amour de l'ouverture au monde et du bon voisinage avec tous, presque sans s'en apercevoir, dilue l'événement salvifique dans l'exaltation et dans la réalisation de ces objectifs secondaires, alors il s'interdit la connexion personnelle avec le Fils de Dieu, crucifié et ressuscité, consomme peu à peu le péché d'apostasie, et se retrouve à la fin du côté de l'Antéchrist.
VI. Dans la préface de «Les Trois Dialogues» Soloviev raconte qu'à son époque, dans quelque gouvernorat de la Russie avait commencé à se propager une nouvelle religion, qui avait extrêmement simplifié son activité de culte. Ses adeptes «après avoir pratiqué dans un recoin obscur du mur de l'isba un trou de taille moyenne... y appliquaient leurs lèvres et répétaient à de nombreuses reprises avec insistance: ô mon isba, ô mon trou, sauve-moi!». Dans cette incroyable aberration - note Soloviev - il y avait au moins l'avantage de l'utilisation correcte des termes: «l'isba, ils l'appelaient isba et le trou ... ils l'appelaient trou».
Dans notre monde, c'est encore pire, poursuit implacablement le philosophe. «L'homme a perdu la vieille franchise. Son isba a reçu le nom de «royaume de Dieu sur terre»; quant à son trou, on a commencé à l'appeler «nouvel évangile». (Ici, la controverse avec Tolstoï vient à découvert, et se fait même féroce). Mais le christianisme sans le Christ et sans la bonne nouvelle d'une résurrection réelle et personnelle «est la même chose qu'un espace vide, qu'un simple trou, percé dans une isba de paysans».
En conclusion, il me semble que, même et surtout aujourd'hui, nous sommes aux prises avec la culture de «l'ouverture» pure et simple, de la liberté sans contenu, du rien existentiel. Ceci est la plus grande tragédie de notre temps. Mais la tragédie devient encore plus grande quand à ces «rien», à ces «ouvertures», à ces «trous» on attribue pour l'amour du dialogue une trompeuse étiquette chrétienne. En dehors du Christ - personne concrète, réalité vivante, événement - il y a seulement le «vide de l'homme» et son désespoir. Dans le Christ, qui est le plérôme du Père, l'homme trouve sa plénitude et sa seule espérance.
1. Soloviev ne se laisse pas contaminer par une telle candeur laïciste, et dans son dernier ouvrage, "Les Trois Dialogues et le récit de l'Antéchrist", datée de Pâques 1900, quelques mois avant sa mort, il prévoit que le XXe siècle sera marqué par de grandes guerres, de grandes révolutions sanglantes, de grandes luttes civiles. A la fin du siècle, les peuples européens -convaincus des graves préjudices causés par leur rivalité - donneront naissance, dit-il, aux États Unis d'Europe. «Mais ... les problèmes de la vie et la mort, du destin ultime du monde et de l'homme, rendus plus imbriqués et compliqués par une avalanche de recherche et de nouvelles découvertes dans le domaine physiologique et psychologique, resteront comme autrefois sans solution. Un seul résultat important voit le jour, mais d'un caractère négatif: l'échec complet du matérialisme théor(ét)ique». Toutefois, cela ne comportera ni l'expansion ni le renforcement de la foi. Au contraire, l'incrédulité fera rage. Si bien qu'à la fin se profilera pour la civilisation européenne une situation que nous pourrions qualifier de vide. Dans ce vide, justement, on voit émerger et s'affirmer la présence et l'action de l'Antéchrist.
2. Plus que l'histoire imaginée par Soloviev - dans laquelle l'Antéchrist est d'abord élu président des États Unis d'Europe, puis proclamé empereur romain, s'empare du monde entier, et pour finir s'impose également à la vie et à l'organisation des Eglises - il convient de rappeler ici les caractéristiques que l'on attribue à ce personnage.
Il était - dit Soloviev - «un spiritualiste convaincu». Il croyait au bien et même en Dieu, «mais il n'aimait que lui-même». C'était un ascète, un érudit, un philanthrope. Il donnait «les plus grandes démonstrations possibles de modération, de désintéressement, et de charité active». Dans sa prime jeunesse, il s'était signalé comme un exégète talentueux et docte: l'un de ses grands travaux sur la critique biblique lui avait apporté un diplôme ad lauream de l'Université de Tübingen. Mais le livre qui lui avait valu la célébrité et le consensus universels s'intitule: «La route ouverte vers la paix et la prospérité universelle», où «le noble respect des traditions et des symboles anciens s’unit à un radicalisme ample et audacieux d'exigences et de directives sociales et politiques; une liberté de pensée sans limites à la plus profonde compréhension de tout ce qui est mystique; l'individualisme absolu à un ardent dévouement au bien commun; l'idéalisme le plus élevé en fait de principes directeurs à la précision complète et la viabilité des solutions pratiques». Il est vrai que quelques hommes de foi se demandaient pourquoi le nom du Chris n'était pas même nommé une seule fois; mais d'autres rétorquaient: «Du moment que le contenu du livre est imprégné de véritable esprit chrétien, d'amour actif et de bienveillance universelle, que voulez-vous de plus?». Après tout, il «n'avait pas d'hostilité de principe contre le Christ». Et même, il en appréciait la juste intention et le noble enseignement. Trois choses de Jésus, cependant, étaient inacceptables pour lui. Tout d'abord, ses préoccupations morales. «Le Christ - affirmait-il - avec son moralisme, a divisé les hommes en fonction du bien et du mal, tandis que moi, je vais les réunir avec des bénéfices qui sont également nécessaires aux bons et aux mauvais». En second lieu, il n'aimait pas «son unicité absolue». Il est l'un parmi tant d'autres; ou mieux - se disait-il à lui-même - il était mon précurseur, car le sauveur parfait et définitif, c'est moi, qui ai purifié son message de ce qui est inacceptable pour l'homme d'aujourd'hui. Et surtout, il ne pouvait pas supporter le fait que le Christ fût vivant, si bien qu'il se répétait hystériquement: "Il n'est pas parmi les vivants et il ne le sera jamais. Il n'est pas ressuscité, il n'est pas ressuscité, il n'est ressuscité! Il est en putréfaction, il est en putréfaction dans la tombe ... ".
3. Mais là où l'exposé de Soloviev se révèle particulièrement original et surprenant - et mérite la réflexion la plus approfondie - c'est quand il attribue à l’Antéchrist des qualités de pacifiste, d'écologiste, de l'œcuméniste.
* * *
I. Nous avons déjà vu que la paix et la prospérité sont les thèmes du chef-d'œuvre littéraire de notre héros. Mais ce sont des idées qu'il réussira aussi à mettre en œuvre. Dans la deuxième année de son règne comme empereur romain et universel, il pourra émettre la proclamation: «Peuples de la terre! Je vous ai promis la paix et je vous l'ai donnée». Et c'est justement à ce sujet que mûrit en lui la conscience de sa supériorité sur le Fils de Dieu: «Le Christ a apporté l'épée, je vais apporter la paix». Pour bien comprendre la pensée de Soloviev sur ce point, il convient de citer ce qu'il dit dans le troisième dialogue par la bouche d'un Monsieur Z., l'interlocuteur qui représente l'auteur: «Le Christ est venu apporter sur la terre la vérité, et celle-ci, comme le bien, est avant tout un facteur de division».
«Il y a donc - dit Soloviev - la bonne paix, la paix chrétienne, fondée sur cette division que le Christ est venu apporter sur la terre précisément avec la séparation entre le bien et le mal, entre la vérité et le mensonge; et il y a la mauvaise paix, la paix du monde, fondée sur le mélange ou l'union extérieure de ce qui intérieurement est en guerre avec soi-même».
Quant à la réflexion sur la guerre dans le sens le plus commun et le plus évident du terme, rappelons que le premier des trois dialogues de Soloviev est tout entier dédié à la critique du pacifisme de Tolstoï et de la doctrine de la non-violence. La guerre - y est-il affirmé - est certes un mal, mais il faut reconnaître que, tant dans la vie des individus que dans celle des nations, il y a situations où à la violence mauvaise, il ne suffit pas de répondre par des avertissements et des bons mots. Nous pouvons dire que, selon Soloviev, alors que les idéaux de paix et de fraternité sont des valeurs chrétiennes incontestables et contraignantes, il n'en est pas de même du pacifisme et de la théorie de la non-violence qui se terminent trop souvent par une capitulation face à la prévarication et par un abandon sans défense des petits et des faibles à la merci des iniques et des puissants.
II. L'Antéchrist sera ensuite également un écologiste ou au moins un animaliste. Ce sont des termes modernes que Soloviev n'utilise évidemment pas; mais sa description est tout à fait clair: «Le nouveau maître de la terre - affirme-t-il - était avant tout un philanthrope, plein de compassion, non seulement ami des hommes mais aussi ami des animaux. Personnellement, il était végétarien, interdisait la vivisection, et soumettait les abattoirs à une stricte surveillance; les sociétés protectrices des animaux étaient encouragés par lui par tous les moyens».
III. L'Antéchrist, enfin, se révélera un excellent œcuméniste, capable de communiquer «avec des mots pleins de bonté, de sagesse et d'éloquence». Il convoquera les représentants de toutes les confessions chrétiennes à «un concile œcuménique qui se tiendra sous sa présidence». Son action visera à obtenir le consensus de tous à travers la concession des faveurs les plus appréciées concrètement. «Si vous n'êtes pas capables de vous mettre d'accord entre vous - dira-t-il aux participants à l'assemblée œcuménique - j'espère que moi, je parviendrai à mettre d'accord toutes les parties, montrant à tous le même amour et la même sollicitude pour satisfaire la véritable aspiration de chacun». Il mettra en œuvre ce dessein dans la pratique, redonnant aux catholiques le pouvoir temporel du pape, érigeant pour les orthodoxes une institution pour la collecte et la conservation de toutes les précieuses reliques liturgiques de la tradition orientale, et créant pour le bénéfice des protestants un centre de recherche biblique libre généreusement financé. C'est un œcuménisme extérieur et «quantitatif», qui lui réussira presque parfaitement: les masses chrétiennes entreront dans son jeu. Seul un petit groupe de catholiques avec à sa tête le pape Pierre II, un petit nombre d'orthodoxes guidés par le starets Jean et quelques protestants qui s'exprimeront par la bouche du professeur Pauli, résisteront à la fascination de l'Antéchrist. Ceux-ci parviendront à réaliser l'œcuménisme de la vérité, se rassemblant dans une unique Église et reconnaissant la primauté de Pierre. Mais ce sera un œcuménisme «eschatologique», qui se réalisera quand l'histoire sera désormais parvenue à sa conclusion: «Ainsi - raconte Soloviev - fut réalisée l'union des Eglises dans le cœur d'une nuit sombre sur une hauteur solitaire. Mais l'obscurité de la nuit fut soudainement déchirée par un éclair et un grand signe apparut dans le ciel: une femme enveloppée de soleil, avec la lune sous ses pieds, et sur la tête une couronne de douze étoiles».
IV. Quel est alors l'«avertissement prophétique» qui arrive jusqu'à notre époque de cette espèce de parabole du grand philosophe russe? Des jours viendront, nous dit Soloviev, où la chrétienté aura tendance à réduire le fait salvifique - lequel ne peut être accueilli que dans un acte de foi difficile, courageux, concret et rationnel - à une série de «valeurs» faciles à vendre sur les marchés mondains. Contre ce risque, nous devons nous prémunir. Même si un christianisme qui ne parlerait que de «valeurs» largement partagées nous rendrait infiniment plus acceptables dans les salons, les rassemblements sociaux et politiques, les émissions de télévision, nous ne pouvons pas et nous ne devons pas renoncer au christianisme «de Jésus-Christ», le christianisme qui a en son centre le «scandale» de la croix et la réalité bouleversante de la résurrection du Seigneur. Ce péril - voudrais-je ajouter - dans la société de notre temps n'est pas purement hypothétique. Don Divo Barsotti a dit un mot terrible, mais d'une actualité incontestable: dans de nombreuses propositions, de nombreuses initiatives, dans de nombreux discours de notre communauté - affirme-t-il - Jésus-Christ est un prétexte pour parler d'autre chose. Le Fils de Dieu crucifié et ressuscité, unique Sauveur de l'homme, n'est pas «traduisible» en une série de bons projets et de bonnes inspirations, homologables avec la mentalité mondaine dominante. C'est une «pierre», comme il l'a clairement dit de lui-même - et comme nous avons rarement le courage de le répéter -: sur cette «pierre», ou bien (en se confiant à elle) on construit ou bien (en s''opposant), on va se fracasser: «Qui tombera sur cette pierre s'y brisera; et si elle tombe sur quelqu'un, elle l'écrasera »(Mt 21,44).
V. A ce point, une clarification s'impose. Il ne fait aucun doute que le christianisme est avant toute autre chose un «événement»; mais il est également hors de doute que cet événement offre et soutient des «valeurs» auxquelles on ne peut pas renoncer. Certes, on ne peut pas, par amour du dialogue, dissoudre le fait chrétien dans une série de valeurs partageables par la majorité; mais on ne peut pas non plus mésestimer les valeurs authentiques, comme si elles étaient quelque chose de négligeable. Il faut donc un discernement. Il y a des valeurs absolues - ou, comme disent les philosophes, transcendantales -: ce sont, par exemple, le vrai, le bien, le beau. Celui qui les perçoit, les honore et les aime, perçoit, honore, aime Jésus-Christ, même s'il ne le sait pas, et peut-être même se croit athée, parce que dans l'essence profonde des choses, le Christ est la vérité, la justice, la beauté. Il y a des valeurs relatives (ou catégorielles), comme le culte de la solidarité, l'amour de la paix, le respect pour la nature, l'attitude de dialogue, etc. Celles-ci méritent un jugement plus articulé, qui préserve la réflexion de toute ambiguïté. La solidarité, la paix, la nature, le dialogue peuvent devenir, chez le non-chrétien les occasions concrètes d'une approche informelle initiale au Christ et à son mystère. Mais si, dans son attention, ils s'absolutisent jusqu'à s'arracher à leurs racines objectives ou, pire, à s'opposer à la proclamation du fait salvifique, ils deviennent instigation à l'idolâtrie et obstacles sur la voie du salut. De la même manière, chez le chrétien, ces mêmes valeurs - solidarité, paix, nature, le dialogue - peuvent offrir de précieuses impulsions pour que s'avère une adhésion totale et passionnée à Jésus, Seigneur de l'univers et de l'histoire; c'est, par exemple, le cas de saint François d'Assise. Mais si le chrétien, pour l'amour de l'ouverture au monde et du bon voisinage avec tous, presque sans s'en apercevoir, dilue l'événement salvifique dans l'exaltation et dans la réalisation de ces objectifs secondaires, alors il s'interdit la connexion personnelle avec le Fils de Dieu, crucifié et ressuscité, consomme peu à peu le péché d'apostasie, et se retrouve à la fin du côté de l'Antéchrist.
VI. Dans la préface de «Les Trois Dialogues» Soloviev raconte qu'à son époque, dans quelque gouvernorat de la Russie avait commencé à se propager une nouvelle religion, qui avait extrêmement simplifié son activité de culte. Ses adeptes «après avoir pratiqué dans un recoin obscur du mur de l'isba un trou de taille moyenne... y appliquaient leurs lèvres et répétaient à de nombreuses reprises avec insistance: ô mon isba, ô mon trou, sauve-moi!». Dans cette incroyable aberration - note Soloviev - il y avait au moins l'avantage de l'utilisation correcte des termes: «l'isba, ils l'appelaient isba et le trou ... ils l'appelaient trou».
Dans notre monde, c'est encore pire, poursuit implacablement le philosophe. «L'homme a perdu la vieille franchise. Son isba a reçu le nom de «royaume de Dieu sur terre»; quant à son trou, on a commencé à l'appeler «nouvel évangile». (Ici, la controverse avec Tolstoï vient à découvert, et se fait même féroce). Mais le christianisme sans le Christ et sans la bonne nouvelle d'une résurrection réelle et personnelle «est la même chose qu'un espace vide, qu'un simple trou, percé dans une isba de paysans».
En conclusion, il me semble que, même et surtout aujourd'hui, nous sommes aux prises avec la culture de «l'ouverture» pure et simple, de la liberté sans contenu, du rien existentiel. Ceci est la plus grande tragédie de notre temps. Mais la tragédie devient encore plus grande quand à ces «rien», à ces «ouvertures», à ces «trous» on attribue pour l'amour du dialogue une trompeuse étiquette chrétienne. En dehors du Christ - personne concrète, réalité vivante, événement - il y a seulement le «vide de l'homme» et son désespoir. Dans le Christ, qui est le plérôme du Père, l'homme trouve sa plénitude et sa seule espérance.
Philippe Muray
Sur un mur de Montmartre le 22/02/2020
L’EXISTENCE DE DIEU
(Philippe Muray, Les
Belles Lettres,2003)
Entre avant-hier et
demain
Il y avait toujours tes
mains
Parfum perdu doigts de
satin
Je me souviens de ces
matins
Entre vendredi et l’hiver
Je sentais battre tes
artères
Lumière de l’être
chair de ma chair
Notre bonheur était
précaire
Entre lundi et l’univers
Il y avait des ciels
amers
Cheveux froissés draps
du matin
Je sens toujours courir
tes mains
Entre tes seins et le
lointain
On entendait chanter un
psaume
Essor d’oiseau nuage
carmin
Je me souviens de ce
royaume
Entre le présent et tes
reins
Mes appétits étaient
sans fin
Fièvre passée murmure
d’amour
Je te revois à
contre-jour
Entre avant-hier et
l’imparfait
Il y avait ton corps
parfait
Années finies ciel
immobile
Que notre joie était
fragile
Entre novembre et le
soleil
Tu étais comme un
arc-en-ciel
Feu de ton ventre croix
de tes yeux
Tu prouvais l’existence
de Dieu
tiré de: http://www.bertrandlouis.com/p/textes.html
lundi 22 juillet 2019
Les Chroniques martiennes de Ray Bradbury (citation)
— À vous entendre, les Martiens étaient plutôt naïfs.
— Seulement quand ils y trouvaient leur avantage. Ils
ont cessé de s'acharner à tout détruire, à tout abaisser. Ils
ont mêlé religion, art et science parce qu'à la base la
science n'est rien de plus que l'exploration d'un miracle
que nous n'arrivons pas à expliquer, et l'art l'interprétation de ce miracle. Ils n'ont jamais laissé la science écraser l'art et la beauté. C'est une simple question de degré.
Un Terrien se dit : "Dans ce tableau, la couleur n'a pas de
véritable existence. Un homme de science peut prouver
que la couleur tient seulement à la façon dont sont disposées les cellules dans un matériau donné pour réfléchir la
lumière. Par conséquent, la couleur ne fait pas vraiment
partie de ce que j'ai sous les yeux." Un Martien, beaucoup
plus avisé, dirait : "Voilà un superbe tableau. Sorti de la
main et de la tête d'un homme inspiré. Son sujet et ses
tons sont empruntés à la vie. Voilà quelque chose de
bien." »
lundi 8 janvier 2018
mercredi 20 décembre 2017
Le progrès
Deux poèmes sur le progrès (merci à Michel Gue. qui me les a indiqués)
Le mouvement de lacet sur la berge des chutes du fleuve,
Le gouffre à l'étambot,
La célérité de la rampe,
L'énorme passade du courant
Mènent par les lumières inouïes
Et la nouveauté chimique
Les voyageurs entourés des trombes du val
Et du strom.
Ce sont les conquérants du monde
Cherchant la fortune chimique personnelle ;
Le sport et le confort voyagent avec eux ;
Ils emmènent l'éducation
Des races, des classes et des bêtes, sur ce Vaisseau.
Repos et vertige
À la lumière diluvienne,
Aux terribles soirs d'étude.
Car de la causerie parmi les appareils, — le sang, les fleurs, le feu, les bijoux —
Des comptes agités à ce bord fuyard,
— On voit, roulant comme une digue au-delà de la route hydraulique motrice,
Monstrueux, s'éclairant sans fin, — leur stock d'études ; —
Eux chassés dans l'extase harmonique,
Et l'héroïsme de la découverte.
Aux accidents atmosphériques les plus surprenants
Un couple de jeunesse s'isole sur l'arche,
— Est-ce ancienne sauvagerie qu'on pardonne ? —
Et chante et se poste.
Arthur Rimbaud
◊◊◊◊◊◊◊◊◊◊◊◊◊◊◊◊◊◊◊◊◊◊◊◊◊◊◊◊◊◊◊◊◊◊◊◊◊◊◊◊◊◊◊◊◊◊◊◊◊◊◊◊◊◊◊◊◊◊◊◊◊◊◊
Le monde va finir ; la seule raison pour laquelle il pourrait durer, c’est qu’il existe. Que cette raison est faible, comparée à toutes celles qui annoncent le contraire, particulièrement à celle-ci : Qu’est-ce que le monde a désormais à faire sous le ciel ? Car, en supposant qu’il continuât à exister matériellement, serait-ce une existence digne de ce nom et du dictionnaire historique ? Je ne dis pas que le monde se réduit aux expédients et au désordre bouffon des républiques du Sud-Amérique, que peut-être même nous retournerons à l’état sauvage et que nous irons, à travers les ruines herbues de notre civilisation, chercher notre pâture, un fusil à la main.
Non ; car ce sort et ces aventures supposeraient encore une certaine énergie vitale, écho des premiers âges. Nouvel exemple et nouvelles victimes des inexplorables lois morales, nous périrons par où nous avons cru vivre.
La mécanique nous aura tellement américanisés, le progrès aura si bien atrophié en nous toute la partie spirituelle, que rien parmi les rêveries sanguinaires, sacrilèges ou anti-naturelles des utopistes ne pourra être comparé à ses résultats positifs.
Je demande à tout homme qui pense de me montrer ce qui subsiste de la vie. De la religion, je crois inutile d’en parler et d’en chercher les restes, puisque se donner encore la peine de nier Dieu est le seul scandale en pareilles matières. La propriété avait disparu virtuellement avec la suppression du droit d’aînesse ; mais le temps viendra où l’humanité, comme un ogre vengeur, arrachera leur dernier morceau à ceux qui croiront avoir hérité légitimement des révolutions. Encore, là ne serait pas le mal suprême.
L’imagination humaine peut concevoir, sans trop de peine, des républiques ou autres Etats communautaires dignes de quelque gloire, s’ils sont dirigés par des hommes sacrés, par certains aristocrates. Mais ce n’est pas particulièrement par des institutions politiques que se manifestera la ruine universelle, ou le progrès universel ; car peu m’importe le nom. Ce sera par l’avilissement des cœurs.
Ai-je besoin de dire que le peu qui restera de politique se débattra péniblement dans les étreintes de l’animalité générale, et que les gouvernements seront forcés, pour se maintenir et pour créer un fantôme d’ordre, de recourir à des moyens qui feraient frissonner notre humanité actuelle, pourtant si endurcie ! Alors, le fils fuira la famille, non pas à dix-huit ans, mais à douze, émancipé par sa précocité gloutonne ; il la fuira, non pas pour chercher des aventures héroïques, non pas pour délivrer une beauté prisonnière dans une tour, non pas pour immortaliser un galetas par de sublimes pensées, mais pour fonder un commerce, pour s’enrichir, et pour faire concurrence à son infâme papa, fondateur et actionnaire d’un journal qui répandra les lumières et qui ferait considérer le siècle d’alors comme un suppôt de la superstition.
Alors, les errantes, les déclassées, celles qui ont eu quelques amants, et qu’on appelle parfois des anges en raison et en remerciement de l’étourderie qui brille, lumière de hasard, dans leur existence logique comme le mal, alors celles-là, dis-je, ne seront plus qu’impitoyable sagesse, sagesse qui condamnera tout, fors l’argent, tout, même les erreurs des sens ! Alors, ce qui ressemblera à la vertu — que dis-je — tout ce qui ne sera pas l’ardeur vers Plutus sera réputé un immense ridicule.
La justice — si, à cette époque fortunée, il peut encore exister une justice —fera interdire les citoyens qui ne sauront pas faire fortune. Ton épouse, ô bourgeois ! Ta chaste moitié dont la légitimité fait pour toi la poésie, introduisant désormais dans la légalité une infamie irréprochable, gardienne vigilante et amoureuse de ton coffre-fort, ne sera plus que l’idéal parfait de la femme entretenue. Ta fille, avec une nubilité enfantine, rêvera dans son berceau qu’elle se vend un million. Et toi-même, ô bourgeois — moins poète encore que tu n’es aujourd’hui — tu n’y trouveras rien à redire ; tu ne regretteras rien. Car il y a des choses, dans l’homme, qui se fortifient et prospèrent à mesure que d’autres se délicatisent et s’amoindrissent, et, grâce un progrès de ces temps, il ne te restera de tes entrailles que des viscères ! Ces temps sont peut-être bien proches ; qui sait même s’ils ne sont pas venus, et si l’épaississement de notre nature n’est pas le seul obstacle qui nous empêche d’apprécier le milieu dans lequel nous respirons !
Quant à moi, qui sens quelquefois en moi le ridicule d’un prophète, je sais que je n’y trouverai jamais la charité d’un médecin.
Perdu dans ce vilain monde, coudoyé par les foules, je suis comme un homme lassé dont l’œil ne voit en arrière, dans les années profondes, que désabusement et amerture, et devant lui qu’un orage où rien de neuf n’est contenu, ni enseignement ni douleur.
Le soir où cet homme a volé à la destinée quelques heures de plaisir, bercé dans sa digestion, oublieux — autant que possible — du passé, content du présent et résigné à l’avenir, enivré de son sang-froid et de son dandysme, fier de n’être pas aussi bas que ceux qui passent, il se dit en contemplant la fumée de son cigare : Que m’importe où vont ces consciences ?
Je crois que j’ai dérivé dans ce que les gens du métier appellent un hors-d’œuvre. Cependant, je laisserai ces pages, parce que je veux dater ma tristesse.
Baudelaire. Fusées
Mouvement (Illuminations, 1873-1875)
Le mouvement de lacet sur la berge des chutes du fleuve,
Le gouffre à l'étambot,
La célérité de la rampe,
L'énorme passade du courant
Mènent par les lumières inouïes
Et la nouveauté chimique
Les voyageurs entourés des trombes du val
Et du strom.
Ce sont les conquérants du monde
Cherchant la fortune chimique personnelle ;
Le sport et le confort voyagent avec eux ;
Ils emmènent l'éducation
Des races, des classes et des bêtes, sur ce Vaisseau.
Repos et vertige
À la lumière diluvienne,
Aux terribles soirs d'étude.
Car de la causerie parmi les appareils, — le sang, les fleurs, le feu, les bijoux —
Des comptes agités à ce bord fuyard,
— On voit, roulant comme une digue au-delà de la route hydraulique motrice,
Monstrueux, s'éclairant sans fin, — leur stock d'études ; —
Eux chassés dans l'extase harmonique,
Et l'héroïsme de la découverte.
Aux accidents atmosphériques les plus surprenants
Un couple de jeunesse s'isole sur l'arche,
— Est-ce ancienne sauvagerie qu'on pardonne ? —
Et chante et se poste.
Arthur Rimbaud
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Le monde va finir ; la seule raison pour laquelle il pourrait durer, c’est qu’il existe. Que cette raison est faible, comparée à toutes celles qui annoncent le contraire, particulièrement à celle-ci : Qu’est-ce que le monde a désormais à faire sous le ciel ? Car, en supposant qu’il continuât à exister matériellement, serait-ce une existence digne de ce nom et du dictionnaire historique ? Je ne dis pas que le monde se réduit aux expédients et au désordre bouffon des républiques du Sud-Amérique, que peut-être même nous retournerons à l’état sauvage et que nous irons, à travers les ruines herbues de notre civilisation, chercher notre pâture, un fusil à la main.
Non ; car ce sort et ces aventures supposeraient encore une certaine énergie vitale, écho des premiers âges. Nouvel exemple et nouvelles victimes des inexplorables lois morales, nous périrons par où nous avons cru vivre.
La mécanique nous aura tellement américanisés, le progrès aura si bien atrophié en nous toute la partie spirituelle, que rien parmi les rêveries sanguinaires, sacrilèges ou anti-naturelles des utopistes ne pourra être comparé à ses résultats positifs.
Je demande à tout homme qui pense de me montrer ce qui subsiste de la vie. De la religion, je crois inutile d’en parler et d’en chercher les restes, puisque se donner encore la peine de nier Dieu est le seul scandale en pareilles matières. La propriété avait disparu virtuellement avec la suppression du droit d’aînesse ; mais le temps viendra où l’humanité, comme un ogre vengeur, arrachera leur dernier morceau à ceux qui croiront avoir hérité légitimement des révolutions. Encore, là ne serait pas le mal suprême.
L’imagination humaine peut concevoir, sans trop de peine, des républiques ou autres Etats communautaires dignes de quelque gloire, s’ils sont dirigés par des hommes sacrés, par certains aristocrates. Mais ce n’est pas particulièrement par des institutions politiques que se manifestera la ruine universelle, ou le progrès universel ; car peu m’importe le nom. Ce sera par l’avilissement des cœurs.
Ai-je besoin de dire que le peu qui restera de politique se débattra péniblement dans les étreintes de l’animalité générale, et que les gouvernements seront forcés, pour se maintenir et pour créer un fantôme d’ordre, de recourir à des moyens qui feraient frissonner notre humanité actuelle, pourtant si endurcie ! Alors, le fils fuira la famille, non pas à dix-huit ans, mais à douze, émancipé par sa précocité gloutonne ; il la fuira, non pas pour chercher des aventures héroïques, non pas pour délivrer une beauté prisonnière dans une tour, non pas pour immortaliser un galetas par de sublimes pensées, mais pour fonder un commerce, pour s’enrichir, et pour faire concurrence à son infâme papa, fondateur et actionnaire d’un journal qui répandra les lumières et qui ferait considérer le siècle d’alors comme un suppôt de la superstition.
Alors, les errantes, les déclassées, celles qui ont eu quelques amants, et qu’on appelle parfois des anges en raison et en remerciement de l’étourderie qui brille, lumière de hasard, dans leur existence logique comme le mal, alors celles-là, dis-je, ne seront plus qu’impitoyable sagesse, sagesse qui condamnera tout, fors l’argent, tout, même les erreurs des sens ! Alors, ce qui ressemblera à la vertu — que dis-je — tout ce qui ne sera pas l’ardeur vers Plutus sera réputé un immense ridicule.
La justice — si, à cette époque fortunée, il peut encore exister une justice —fera interdire les citoyens qui ne sauront pas faire fortune. Ton épouse, ô bourgeois ! Ta chaste moitié dont la légitimité fait pour toi la poésie, introduisant désormais dans la légalité une infamie irréprochable, gardienne vigilante et amoureuse de ton coffre-fort, ne sera plus que l’idéal parfait de la femme entretenue. Ta fille, avec une nubilité enfantine, rêvera dans son berceau qu’elle se vend un million. Et toi-même, ô bourgeois — moins poète encore que tu n’es aujourd’hui — tu n’y trouveras rien à redire ; tu ne regretteras rien. Car il y a des choses, dans l’homme, qui se fortifient et prospèrent à mesure que d’autres se délicatisent et s’amoindrissent, et, grâce un progrès de ces temps, il ne te restera de tes entrailles que des viscères ! Ces temps sont peut-être bien proches ; qui sait même s’ils ne sont pas venus, et si l’épaississement de notre nature n’est pas le seul obstacle qui nous empêche d’apprécier le milieu dans lequel nous respirons !
Quant à moi, qui sens quelquefois en moi le ridicule d’un prophète, je sais que je n’y trouverai jamais la charité d’un médecin.
Perdu dans ce vilain monde, coudoyé par les foules, je suis comme un homme lassé dont l’œil ne voit en arrière, dans les années profondes, que désabusement et amerture, et devant lui qu’un orage où rien de neuf n’est contenu, ni enseignement ni douleur.
Le soir où cet homme a volé à la destinée quelques heures de plaisir, bercé dans sa digestion, oublieux — autant que possible — du passé, content du présent et résigné à l’avenir, enivré de son sang-froid et de son dandysme, fier de n’être pas aussi bas que ceux qui passent, il se dit en contemplant la fumée de son cigare : Que m’importe où vont ces consciences ?
Je crois que j’ai dérivé dans ce que les gens du métier appellent un hors-d’œuvre. Cependant, je laisserai ces pages, parce que je veux dater ma tristesse.
Baudelaire. Fusées
vendredi 15 décembre 2017
dimanche 29 janvier 2017
mardi 17 janvier 2017
mardi 10 janvier 2017
RUDOLPH STEINER (1861-1925) Heiner Ullrich
Le texte suivant est tiré de Perspectives : revue trimestrielle d’éducation comparée
(Paris, UNESCO : Bureau international d’éducation), vol. XXIV, n° 3/4, 1994 (91/92), p. 577-595.
©UNESCO : Bureau international d’éducation, 2000
Ce document peut être reproduit librement, à condition d’en mentionner la source.
RUDOLPH STEINER
(1861-1925)
Heiner Ullrich
Les idées réformatrices de Steiner ont aujourd’hui, dans de nombreux domaines, éducation,
médecine, agriculture et arts plastiques, notamment, un impact pratique tout à fait extraordinaire.
Sur le plan théorique, en revanche, ses écrits n’ont suscité, de la part des milieux scientifiques et
philosophiques, que peu d’intérêt et encore moins remporté l’adhésion. Cela étant, sa pensée
soulève des controverses passionnées parmi ceux qui la connaissent. Alors que ses partisans y
adhèrent sans réserve, les chercheurs universitaires en font un sujet de polémique et la critiquent en
bloc. Il n’y a pas de juste milieu dans l’appréciation des idées de Steiner.
Cela tient tout d’abord à la diversité et à l’hétérogénéité et à l’importance de son oeuvre
littéraire et rhétorique2, ainsi qu’à l’impossibilité de l’appréhender dans son intégralité ; son style,
souvent étrange et ésotérique, constitue un obstacle quasi insurmontable pour l’analyse scientifique
et philosophique. En outre, il n’existe à ce jour aucune biographie critique de Steiner, celles que l’on
trouve s’apparentant plus ou moins à l’hagiographie2 : pour ne pas nuire à son prestige, elles passent
sous silence les nombreuses influences intellectuelles qui l’ont marqué et ses faiblesses de caractère,
et s’arrangent pour présenter comme un tout harmonieux une vie personnelle et professionnelle
caractérisée par d’évidentes discontinuités. Nous nous bornerons, dans cet article, à exposer
brièvement les principaux faits indiscutables de sa vie et ses grands principe les plus accessibles qui
fondent son approche de l’éducation.
Fils d’un employé des chemins de fer autrichiens, Rudolf Steiner naît le 25 février 1861 à
Kraljevec (Croatie). Après avoir fréquenté l’école secondaire (pas de latin ni de grec), il étudie les
mathématiques, l’histoire naturelle et la chimie à l’École supérieure technique de Vienne de 1879 à
1883 en vue de devenir professeur de l’enseignement secondaire général. Toutefois, il ne termine
pas ces études et s’attache plutôt à approfondir ses connaissances littéraires et philosophiques. A
l’expiration de sa bourse, il travaille de 1884 à 1890 comme précepteur et éducateur d’un enfant
handicapé dans une famille juive de la grande bourgeoisie viennoise. Philosophe dilettante et
autodidacte, il entreprend entre 1882 et 1897, à l’instigation de son professeur de littérature et
mentor intellectuel Schroer, l’édition et le commentaire des oeuvres scientifiques de Johann
Wolfgang Goethe (1749-1832). A partir de 1890, il travaille, en tant que collaborateur indépendant,
aux Archives Goethe et Schiller de Weimar (Allemagne). Ses premiers écrits, et notamment son
oeuvre principale Der Philosophie der Freiheit [La philosophie de la liberté] (1894), sont
l’aboutissement de ses efforts pour donner une explication philosophique systématique du mode de
pensée objectif en même temps qu’idéaliste de Goethe. En 1891, il passe en tant qu’étudiant libre
son doctorat en philosophie à l’Université de Rostock (Allemagne) en soutenant une thèse
ultérieurement qui deviendra ultérieurement une de ses oeuvres majeures, Wahrheit und
Wissenschaft [Vérité et science].
En 1897, une fois terminés ses travaux d’édition, Steiner va s’établir à Berlin. Il travaille
comme rédacteur, écrivain, conférencier et chargé de cours et participe aux activités des milieux
littéraires bohèmes d’avant-garde, du mouvement ouvrier et des réformateurs religieux. En 1900, il
donne un cycle de conférences à la « Bibliothèque théosophique » occultiste, où il rencontre Marie
von Sivers qui deviendra plus tard sa seconde femme. De 1902 à 1913, il assume, en qualité de
2
secrétaire général, la direction de la section allemande de la Société théosophique dont le porteparole
international était Annie Besant. En tant que chef de file d’un mouvement de renouveau
spirituel le « Docteur Steiner » déploie alors une immense activité, multipliant conférences et
voyages, comme en témoignent un nombre impressionnant de comptes rendus sténographiques de
conférences (plus de 6.000) et près de trente monographies.
En 1913, Steiner rompt avec Annie Besant, en raison, essentiellement, de divergences
d’opinion sur l’interprétation ésotérique de la vie du Christ, et fonde avec la majorité de ses
partisans allemands la Société anthroposophique dont le siège se trouve aujourd’hui encore au
« Goetheanum » de Dornach, près de Bâle (Suisse), dont il avait lui-même dessiné les plans. En tant
que fondateur charismatique d’une communauté idéologique entièrement axée sur lui, Steiner
développe au cours des vingt dernières années de sa vie, dans d’innombrables cours et conférences
donnés dans toute l’Europe, un programme de réforme spirituelle dans les domaines de l’art, de
l’éducation, de la politique et de l’économie, de la médecine, de l’agriculture et de la religion
chrétienne.
L’ambiance révolutionnaire qui règne dans l’Allemagne vaincue des années 1918-1919 lui
offre l’occasion de mettre en pratique ses idées sur l’éducation dans une nouvelle école. Le
7 septembre 1919, il inaugure solennellement pour 256 élèves issus essentiellement de familles
ouvrières travaillant à la fabrique de cigarettes Waldorf-Astoria de Stuttgart (Allemagne), la
première « Libre École Waldorf », établissement d’éducation mixte du primaire et du secondaire. Il
faut replacer sa réforme pédagogique dans le contexte de l’utopie radicale de « structuration
tripartite de l’organisme social » qu’il avait lui-même proclamée : la création spontanée de nouveaux
établissements dotés d’une constitution autonome (jardins d’enfants, écoles et collèges) ainsi que
l’organisation coopérative d’entreprises économiques doivent permettre de parvenir à une stricte
séparation entre la vie culturelle et économique d’un côté et le système politique étatique de l’autre.
Le programme politique de « liberté de la vie spirituelle » et « d’économie associative »
défini par Steiner a échoué ; ses écoles en revanche ont été une réussite. Lorsqu’il meurt à Dornach,
le 30 mars 1925, en laissant inachevée la rédaction de son autobiographie, la première promotion
d’élèves de l’École Waldorf prépare le baccalauréat.
Le « Goethéanisme »
La perception intérieure du monde spirituel et la spiritualisation de tous les domaines de la vie
constituent le thème central de l’oeuvre de Steiner. A dix-neuf ans déjà, Steiner souffre de la
démythification du monde due à l’économie, la technique, les sciences naturelles et la philosophie
critique. Au plus profond de son être persiste au contraire la certitude, courante en d’autre temps,
de l’existence d’un univers spirituel. Au début de ses études, censément en sciences naturelles, il
écrit à un ami :
« L’année dernière je me suis efforcé de comprendre si Schelling a raison de dire qu’il existe en chacun d’entre nous
‘une merveilleuse faculté cachée, au-delà de l’instabilité du moment, de se retirer au plus profond de soi-même pour y
observer ce qu’il y a d’éternel en nous dans sa forme immuable’. Je pensais et pense encore avoir indubitablement
découvert en moi cette faculté intérieure. Il y a d’ailleurs longtemps déjà que je l’avais pressentie »4.
Dans ses oeuvres préthéosophiques Steiner, réfutant délibérément le criticisme de Kant, qui limite
l’expérience objective, s’efforce de justifier par la théorie de la connaissance cette expérience
mystique solitaire. Il part au contraire du principe que par-delà les limites de la connaissance définies
par Kant, tout ce qui est nécessaire à « l’explication du monde » est accessible à la pensée humaine,
car il est convaincu que la pensée est, sous la forme des idées, l’essence du monde. La connaissance
de soi permet de « pénétrer progressivement les fondements de l’univers ». Le spirituel s’incarne
dans l’ « organisme universel » ; sa manifestation la plus haute et la plus achevée est la pensée
3
humaine car l’homme exprime le contenu de la pensée, c’est-à-dire les idées éternelles. La
« perception intellectuelle » permet à l’homme de faire l’expérience directe des idées et de fusionner
ainsi (à nouveau) de manière altruiste avec les fondements de l’univers. La théorie de la
connaissance du jeune Steiner est donc à la fois une ontologie et une cosmogonie - un retour à la
doctrine prémoderne, à la fois naïve et réaliste, du réalisme des Universaux : elle a pour but de
montrer à l’homme sa mission et sa place dans le monde par le biais de la réflexion sur soi et doit lui
permettre de « conquérir par le travail de la pensée ce que l’on obtenait naguère par la foi en la
révélation : la satisfaction de l’esprit »5.
Le désir de réhabiliter une vision du monde objective et idéaliste explique aussi l’intérêt de
Steiner pour les recherches de Goethe sur la nature : contrairement aux sciences naturelles
expérimentales, basées sur l’analyse de causalité, Goethe était, dans sa morphologie idéaliste, à la
recherche de l’unité universelle de la nature ; il découvrit dans ses phénomènes primitifs ou dans les
archétypes du règne végétal et animal, les manifestations graduelles du spirituel qui est susceptible
de s’exprimer consciemment dans le microcosme que constitue l’homme.
Ce « goethéanisme » métaphysique, avec son anthropomorphisme implicite, est la première
réponse de Steiner à la question romantique fondamentale qu’il se posait : comment est-il possible
de transcender intellectuellement l’intellect afin d’exprimer l’invisible dimension spirituelle ? Comme
les premiers romantiques, Steiner cherche dans sa critique de la modernité, à réconcilier la science,
la religion et l’art, c’est-à-dire à remythifier la culture en faisant accéder la pensée à l’expérience
intuitive du « savoir originel ». Sa deuxième réponse, qui est moins philosophique et systématique
que théosophique et ésotérique est « la science spirituelle anthroposophique » sur laquelle repose
aussi pour l’essentiel son anthropologie pédagogique.
L’ «anthroposophie »
Steiner considère l’anthroposophie comme une forme plus large de la connaissance scientifique, qui
mène du « spirituel en l’homme jusqu’au spirituel dans l’univers », comme une forme de mystique
rationalisée. A la connaissance scientifique normale du monde physique, elle ajoute celle d’un
monde spirituel immatériel de prime abord invisible. L’hypothèse fondamentale de Steiner est « que
derrière le monde visible existe un monde invisible qui est tout d’abord caché aux sens, ainsi qu’à la
pensée liée à ces sens », et « qu’il est possible à l’homme de pénétrer dans ce monde caché s’il
développe certaines facultés qui sommeillent en lui »6.
La seconde hypothèse est que tout un chacun peut, en entraînant son « organe de la
connaissance » à la méditation, acquérir les facultés lui permettant d’accéder aux mondes
supérieurs : « l’être humain s’élève à la connaissance des mondes supérieurs lorsqu’en dehors
du sommeil et de la veille, il accède à un troisième état de conscience »7 où toutes les
impressions sensorielles sont éliminées alors même qu’il conserve toute sa conscience. Au
cours de son apprentissage, l’élève spirituel abandonne la forme conceptuelle figée de la pensée
ordinaire et franchit les phases imaginative et inspirée pour atteindre le stade intuitif de la
« vision claire et exacte ». Une fois devenue une enveloppe vide, l’âme se répand dans l’univers
tout entier, ne fait plus qu’un avec lui, sans pour autant perdre sa propre individualité8.
L’ «organe de la connaissance » est alors ouvert à l’expérience de la « logique vivante » du
monde spirituel et de son ordre cosmique. Les lois fondamentales de ce monde spirituel
occulte sont les processus de la réincarnation, du karma et la corrélation entre le macrocosme
et le microcosme.
D’après Steiner, le fonctionnement de ces lois explique pleinement l’évolution de l’univers
et le cours de la vie de chacun. Pour lui et pour ses adeptes, l’univers et l’homme ont une seule et
même origine première spirituelle ; par le biais de l’incarnation en sept âges planétaires ou de la
réincarnation en d’innombrables vies, le monde et l’homme s’élèvent de nouveau jusqu’au spirituel.
La cosmogonie de Steiner a la forme fondamentale du mythe gnostique : chute hors de l’esprit
4
universel et asservissement à la matière, élévation de l’âme et du monde jusqu’à l’autorédemption
dans une nouvelle fusion avec la source divine et spirituelle qu’ils portent l’un et l’autre en eux.
L’homme moderne vit au quatrième stade planétaire de développement de la terre, caractérisé par
l’expérience de l’individuation et de la respiritualisation. Il est utile à ce stade de croire en Jésus-
Christ, que Steiner ne considère pas d’abord comme un personnage historique mais comme un
« être solaire » cosmique qui, en tant que réincarnation conjointe de l’esprit de Bouddha et de
Zarathoustra, en représente la sagesse religieuse. Avec sa mort sacrificielle, ces « forces » se sont
répandues dans le monde ; depuis, elles aident l’homme à retrouver, au sein d’une civilisation
matérialiste séculière, le chemin du monde de l’esprit 9
Il existe donc en chaque homme un noyau spirituel qui descend des mondes spirituels avant
la naissance pour s’unir à son « enveloppe » physique et psychique ; il s’en sépare à nouveau au
moment de la mort pour se réincarner dans une autre vie terrestre. Lors de sa réincarnation
suivante, et du fait de son karma, c’est-à-dire l’enchaînement des vies successives, âme fait
l’expérience de la récompense ou de la punition pour les pensées et les actes de la vie antérieure,
tout comme dans la doctrine boudhiste de la sagesse.
Dans l’anthroposophie de Steiner, la loi de la réincarnation entraîne une compréhension
radicalement différente de la mort et de la naissance et de l’expérience historique et sociale. Chez le
nouveau-né, nous rencontrons, en tant que parents un être primitif et unique doté de dispositions
innées encore inconnues, qu’il n’est pas encore capable de manifester sous sa nouvelle forme
physique. L’éducation devient un moyen d’aider à l’incarnation, de soutenir et d’harmoniser la
croissance de l’être spirituel pour qu’il prenne sa forme physique qui est génétiquement et
spirituellement déterminée et qui porte dès avant la naissance l’empreinte du karma. Là où l’on
parlait jusqu’alors de « hasard » pour expliquer les événements de la vie, existe en réalité un réseau
de « dettes » non acquittées et de relations remontant à des existences antérieures.
La deuxième loi du monde spirituel est l’analogie microcosmique : l’homme est le monde à
échelle réduite, un microcosme, et le monde est l’homme à grande échelle, le « macroanthrope ». La
hiérarchie des divisions de la nature - règne minéral, règne végétal, règne animal et espèce
humaine – représente un ordre ascendant vers la spiritualité ; l’être humain, qui est le couronnement
de la création, réunit en soi les quatre formes d’existence ou « forces cosmiques actives ». De la
doctrine de l’être découle également une doctrine de l’évolution (ou plus exactement de
l’émanation) : animaux, plantes, minéraux se sont progressivement séparés de l’être humain avec
lequel ils ne faisaient qu’un ; ils lui demeurent cependant étroitement apparentés. Le monde minéral
est pour ainsi dire la partie solide de l’homme qui est restée au stade saturnien de développement de
la terre ; les plantes proviennent de la partie végétative éthérique de l’homme, qui est restée au stade
solaire, et les animaux enfin du corps humain du stade lunaire, déjà doté d’une âme animale, mais
qui n’est pas parvenu à aller plus loin dans le processus d’incarnation de l’esprit 10.
Ces différents règnes de la nature qui ont été éliminés du processus d’évolution de l’homme
se retrouvent aujourd’hui face à lui - non pas comme des éléments étrangers, mais comme des êtres
étroitement apparentés. La médecine homéopathique et la thérapeutique naturelle de Steiner, ainsi
que l’enseignement scientifique et écologique des écoles Steiner, se fondent sur cette doctrine
primitive, prémoderne, de l’unité du Cosmos. Dans l’optique anthroposophique, la nature de
l’homme est présentée comme la combinaison génétique de quatre sortes de forces ou éléments
cosmiques : le « corps physique », seul visible, soumis aux lois mécaniques du règne minéral ;
deuxièmement, le corps « surnaturel » ou corps de vie, caché, dans lequel opèrent les forces de la
croissance et de la reproduction, comme dans le règne végétal ; troisièmement, le corps « astral »
occulte, ou corps sensible, qui recèle les forces animales que sont les pulsions, les désirs, et les
passions, et quatrièmement, le corps humain individuel qui se réincarne, et qui ennoblit et purifie les
trois autres éléments11.
Pour l’anthroposophie considère ces quatre « corps », entités ou champs de force
permettent essentiellement de comprendre l’homme et l’univers ; de nombreux phénomènes sont
5
attribués à l’action du chiffre « 4 », par exemple les quatre éléments, les quatre saisons, les quatre
tempéraments, les quatre stades de la connaissance, etc., ce qui les explique en apparence12. Dans
ses ouvrages ultérieurs, Steiner ajoute à cela une structure tripartite de la nature humaine fondée sur
l’ancienne triade spirituelle : pensée, sentiment, volonté.
Revenons un instant en arrière : la pensée romantique de Steiner qui a commencé, en tant
que théorie de la connaissance faisant référence à Fichte et Schelling, par une auto-intuition
intellectuelle de la pensée, a abouti à une conception anthroposophique occulte du monde assorti
d’une nouvelle mythologie. De la réflexion sur la pensée, on passe à l’hétéronomie d’une unité
magico-mythique du monde dans laquelle le corps humain devient un élément du processus de salut.
Le paradoxe de l’anthroposophie est de déclarer comme scientifique ce qui n’est en vérité
qu’un mythe de deuxième ordre. Présence universelle du spirituel, symbolique des chiffres, magie de
l’analogie, la « logique vivante des images » de Steiner est une tentative de réhabilitation de la
pensée mythique13 et de la vie rituelle dans une civilisation dominée par la science.
Les fondements anthropologiques de l’éducation
Steiner définit les grands principes de sa théorie de l’éducation entre 1906 et 1909 sur un mode qui
semble de prime abord naturaliste : « C’est de la nature de l’être humain en devenir que se
dégageront comme d’eux-mêmes les points de vue à partir desquels on peut éduquer »14.
Cependant, au lieu de fonder, comme Dewey et Montessori par exemple, sa nouvelle pédagogie sur
la psychologie empirique de l’enfant, qui venait tout juste de voir le jour, Steiner la bâtit entièrement
sur son anthropologie spiritualiste cosmique : « Pour connaître la nature de l’homme en devenir, il
faut avant tout se fonder sur l’observation de la nature cachée de l’être humain »15. Pour Steiner
le « goethéaniste », l’homme est un microcosme au sein duquel opèrent toutes les forces ou idées
qui déterminent les degrés ascendants de la nature. Il considère le développement de l’enfant et de
l’adolescent comme un processus de croissance et de métamorphose au cours duquel se
développent progressivement et successivement les forces cosmiques végétatives d’abord, puis les
forces animales et enfin les forces intellectuelles. Selon Steiner, le drame de la crise, de la
métamorphose et de la renaissance se reflète dans la transformation physique de l’enfant qui obéit au
rythme cosmique de sept ans.
A la fin de la première période de sept ans, les forces « surnaturelles » de croissance ont
achevé de construire l’organisme de l’enfant, depuis la pointe des pieds jusqu’à la nouvelle
dentition ; ces forces physiques sont désormais « nées », c’est-à-dire qu’elles se métamorphosent en
forces d’apprentissage, et l’enfant développe ses sens intérieurs - il est prêt à aller à l’école. Au
cours des sept années suivantes, les forces « astrales » encore cachées de l’âme modèlent le monde
des pulsions, des passions et des sentiments. Celles-ci se libèrent au moment de la puberté et se
métamorphosent en capacité de pensée abstraite et de jugement. Elles aident les forces cachées du
moi à atteindre la maturité intellectuelle et sociale qui intervient à la fin de la troisième période de
sept ans, au moment de la naissance du moi.
C’est donc dans cette perspective que Steiner conçoit l’évolution au sens platonicien de
processus d’ascension rigoureusement continu : les sens extérieurs se forment en premier grâce aux
activités d’imitation, puis les sens intérieurs grâce à l’imagination créatrice et les différentes
catégories du jugement grâce à la pensée propre, enfin une vision du monde grâce à la réflexion sur
soi-même. Pour Steiner le théosophe, la formation de l’élève est en même temps un processus de
réincarnation. Un « moi » spirituel éternel descend prendre possession de son nouveau corps et le
modèle, également selon un rythme de sept ans, depuis la tête jusqu’aux mains en passant par le
coeur. Au début de la troisième période du cycle de sept ans, le « moi » spirituel a ainsi pris
possession du tout corps entier, jusqu’aux extrémités. La spiritualisation de l’âme et du monde
conceptuel peut alors commencer.
6
Les concepts d’évolution et de personnalité sont les deux piliers de l’anthropologie
pédagogique de Steiner. Sa conception de la personnalité est, elle aussi, en opposition avec la
recherche en psychologie de l’époque qui suivait une voie empirique : il renouvelle, sur fond de
spiritualisme, la vieille doctrine européenne des quatre tempéraments. Selon lui, on doit pouvoir
classer le caractère particulier de chaque être dans l’un des types de tempérament définis dans
l’Antiquité par Galien : mélancolique, flegmatique, sanguin et colérique. Chacun de ces quatre
tempéraments représente un type psychophysique complet que l’on reconnaît psychologiquement
par le type de stimuli auquel chaque individu est le plus réceptif, et physiquement par la forme du
corps.
Pour Steiner, un tempérament donné tient à la prépondérance de l’une des quatre forces
cosmiques (physique, surnaturel, astrale ou spirituelle) au cours de la réincarnation 16. L’une des
tâches essentielles de l’éducation consiste donc à équilibrer harmonieusement les tendances du
tempérament en évitant que l’une d’elles ne prédomine.
La conception de l’éducation que défend Rudolf Steiner n’a ni fondement éthicophilosophique
(comme par exemple chez Kant et Herbart), ni dimension socioculturelle (comme
chez Durkheim et Dewey) ni origine empirico-psychologique (comme chez Claparède et
Montessori). Elle découle de la néomythologie anthroposophique et possède un caractère
métaphorique. A la lumière de la notion de microcosme, l’éducation apparaît comme une croissance
et une métamorphose, l’enseignant étant le « jardinier » et celui qui « modéle ». De la foi en la
réincarnation découle l’image de l’éducation en tant qu’auxiliaire de l’incarnation et éveil spirituel,
l’éducateur devenant prêtre et directeur spirituel ; de la doctrine des tempéraments découle la
mission pédagogique d’harmonisation, l’éducateur étant alors perçu comme un thérapeute. Avec ses
métaphores organiques du « laisser grandir » l’enfant et celles de la guérison, ainsi que sa métaphore
religieuse de l’éveil, avec ces « vérités à faire », Steiner a créé les instruments dont les enseignants et
les éducateurs de ses écoles et de ses jardins d’enfants se servent encore de nos jours.
La physionomie de l’Éducation nouvelle
Pendant une dizaine d’années, les idées de Steiner sur l’éducation restent pendant 10 ans pure
rhétoriques. C’est seulement en 1919, année de la révolution allemande, à l’apogée du mouvement
international pour une éducation nouvelle (« Pédagogie réformée »), que Steiner, l’autodidacte en la
matière, fonde une nouvelle école. C’est alors qu’il intègre dans son anthropologie pédagogique,
parfois en contradiction avec ses propres conceptions idéologiques, de nombreux concepts de
l’époque qu’il emprunte à la réalité de l’enseignement, ne pouvant atteindre ses objectifs en utilisant
simplement une formule abstraite.
Dans la pratique, les écoles et jardins d’enfants Rudolf Steiner présentent des similitudes très
étroites, du point de vue historique et systématique, avec d’autres orientations du Mouvement de
l’éducation nouvelle, surtout en ce qui concerne leur structure et leur organisation, restées
pratiquement inchangées jusqu’à aujourd’hui :
1. Ce sont des établissements autonomes sur le plan économique et sur celui des programmes,
pédagogiquement centrés sur l’enfant, où parents et enseignants oeuvrent ensemble dans
l’intérêt de l’épanouissement de celui-ci.
2. Les jardins d’enfants Rudolf Steiner se caractérisent par une atmosphère familiale avec des
éducateurs de type maternel. Ils ont pour principaux objectifs de développer les sens par
l’imitation et de faire l’expérience de la collectivité tout au long d’une évolution marquée
par les rythmes de la vie. C’est à cela que servent les deux heures quotidiennes de jeux libres
avec des matériaux naturels et l’importance particulière accordée à la formation artistique et
à la méditation sur la religion de la nature.
3. Les écoles Rudolf Steiner sont des établissements regroupant le primaire et le secondaire ;
7
les élèves, répartis en classes d’âge stables de la première à la douzième année de scolarité,
étudient ensemble sans jamais être notés ni redoubler. Au lieu de remplir un carnet de notes
officiel, les enseignants rédigent chaque année, en termes libres, un compte rendu décrivant
les caractéristiques ou les résultats que l’élève a obtenus. Le développement généticoorganique
de l’enfant est la principale considération qui doit guider le choix des programmes
d’études et des méthodes pédagogiques.
4. L’instauration d’un équilibre entre activités cognitives, artistico-affectives et technicopratiques
en salle de classe et dans la vie scolaire doit permettre de former la personnalité de
l’élève dans son intégralité. Les activités pratiques, qu’elles soient de type horticoles,
agricoles, artisanales ou industrielles, doivent permettre à l’élève de s’ouvrir à la vie
pratique.
5. Pendant les huit premières années de scolarité, l’enseignant se considère avant tout comme
un éducateur. Il a, en qualité de maître (professeur principal), la charge de la même classe
pendant huit ans ; dans le cadre d’un enseignement « par périodes », il enseigne chaque jour
pendant deux heures les matières principales traditionnelles, en consacrant quatre semaines à
chacune d’elles. Il n’utilise pas de manuel standard, les « cahiers de période » préparés par
les élèves eux-mêmes constituant le matériel pédagogique principal. Deux langues
étrangères modernes sont étudiées dès la première année sous forme de jeux, conversations
et récitations.
6. Les écoles Rudolf Steiner n’ont pas de directeur ; les problèmes d’organisation et les
problèmes pédagogiques y sont gérés collégialement au cours de conférences
hebdomadaires. Elles sont regroupées à l’échelon mondial au sein de la Fédération des libres
écoles Waldorf, dont le siège est à Stuttgart, Allemagne, qui subventionne la création de
nouvelles écoles Rudolf Steiner et, surtout, organise ses propres cours de formation
pédagogique, fondée sur l’anthropologie de Steiner.
Ces caractéristiques structurelles conduisent généralement tous les observateurs, qu’il s’agisse de
parents, de spécialistes de l’éducation ou de responsables politiques de l’éducation, à considérer,
avec raison, les écoles Waldorf avant tout comme un modèle pratique d’éducation nouvelle. Sur le
plan historique, il existe - la seule date de fondation (1919) en témoigne déjà - une étroite parenté
entre ces écoles et les « Écoles de vie communautaire » qui se sont simultanément développées à
Hambourg dans le cadre des écoles expérimentales des années 1920 et de leur synthèse, les écoles
du Plan de Jéna Petersen créées en Allemagne, par Peter Petersen, qui en sont la synthèse.
Ce qui caractérise les écoles Steiner et les écoles du Plan de Jéna en tant qu’établissements
autonomes d’éducation mixte ayant l’enfant pour motivation principale, c’est leur atmosphère de
type familial, l’attention extrême qu’on y porte à la vie scolaire, les jardins, ateliers et les cours
pratiques qui viennent compléter l’enseignement en classe, le souci qu’on y a du bien-être physique
et spirituel des élèves, l’accent qu’on y met sur l’éducation musicale et un rythme de vie scolaire
marqué par des fêtes et cérémonies. Les parents sont étroitement associés à la vie scolaire ; les
enseignants se considèrent avant tout comme des accompagnateurs du développement de l’enfant ;
tout compromis avec le souci bureaucratique de sélection et avec le système étatique de notes et de
certificats y est mal vu. Ce qui, parmi les initiatives de l’éducation nouvelle, donne aux écoles et
jardins d’enfants Rudolf Steiner leur profil particulier c’est l’importance qui y est accordée (i) à la
direction pédagogique (maître ; cours magistral) ; (ii) à l’expérience artistique et religieuse (contes,
textes sacrés, eurythmie, etc.) ainsi qu’à (iii) l’organisation systématique, quasiment rituelle, de
l’éducation et des cours.
L’éducation en tant qu’intégration au cosmos
Dans la pratique, l’éducation selon Steiner ne laisse rien au hasard. Une structure rythmique est
délibérément appliquée à tous les aspects de la réalité pédagogique - espace, temps, environnement
8
social et matériel. L’activité pédagogique tout entière apparaît de ce fait intégrée à un ordre
cosmique tel un événement rituel.
L’architecture des écoles Rudolf Steiner qui évite l’angle droit, crée un monde en miniature
dont l’organisation reflète la structure cosmique de l’univers. Les élèves et les enseignants pénètrent
dans l’école, comme dans un lieu de culte, par un hall grandiose ; là ils se réunissent sous un même
toit pour former une congrégation qui se rassemble dans la salle de cérémonie pour les fêtes selon le
rythme cyclique des quatre saisons. Comme une cathédrale du Moyen-Âge, le bâtiment scolaire
doit, par son plan, ses proportions, son acoustique, ses coloris, ses motifs picturaux, l’incidence de
la lumière et son orientation par rapport aux points cardinaux, s’efforcer de favoriser l’élévation de
l’âme17. Dans les salles de classe, par exemple, la couleur murs se « développe » de la première à la
huitième année de scolarité en suivant les couleurs du spectre, passant ainsi du rouge au jaune, puis
au vert, au bleu et au violet ; de même, les éléments qui décorent les classes suivent, eux aussi,
l’évolution du matériel de lecture utilisé dans les programmes scolaires des écoles Waldorf, depuis
les contes de fées jusqu’à la littérature moderne.
Dans les petites classes, les élèves sont placés en fonction de leur tempérament : les
flegmatiques et les colériques sont assis à la périphérie, les mélancoliques et les sanguins au milieu.
Pendant le cours, l’enseignant s’adresse à tour de rôle à chaque groupe en lui apportant des stimuli
propres à équilibrer les tendances naturelles de ses membres.
La dimension temporelle du processus pédagogique est organisée de façon « rythmique »,
exactement comme pour sa dimension spatiale. Les périodes de développement de sept ans,
marquées par la « naissance » des nouvelles forces de l’être, notamment au début du changement de
dentition et au moment de la maturité sexuelle, en constituent le cadre général. Comme indiqué
précédemment, chaque période de sept ans s’adresse à une « partie » différente de la personnalité de
l’élève en allant pour ainsi dire progressivement de l’extérieur vers l’intérieur ; à chacune
correspond une méthode différente d’apprentissage et d’enseignement, depuis l’activité extérieure
d’imitation jusqu’à la pensée abstraite autonome en passant par la représentation intérieure.
(Contrairement à son modèle Comenius, Steiner subdivise en outre chaque période de sept ans en
trois périodes de deux années et un tiers chacune). Pendant l’année, le début des quatre saisons est
souligné par des fêtes particulières concordant avec les grands moments de l’année religieuse
(chrétienne), auxquelles on se prépare en classe en étudiant les légendes correspondantes. Le rythme
mensuel est créé par le découpage des matières principales en période de quatre semaines et par des
fêtes ou cérémonies au cours desquelles les élèves présentent à toute l’école rassemblée les résultats
de leur apprentissage. Le rythme de la semaine est ponctué par le retour de la récitation du verset
que le maître rédige à l’intention de chaque élève des petites classes (de la première à la huitième
année) et inscrit dans son « témoignage » (bulletin) et que chacun d’entre eux doit réciter le matin
au début des cours, le jour de la semaine où il est né ; en outre, les cours de dessin et de peinture ont
toujours lieu le samedi et les réunions pédagogiques le jeudi après-midi et soir. Le rythme quotidien
veut que les disciplines à caractère plutôt théorique soient successivement enseignées chaque jour
avant les activités artistiques et pratiques. Enfin, chaque heure de cours est en général conçue de
manière à ce que la première phase rythmique s’adresse à la volonté de l’enfant, la seconde à ses
sentiments et la conclusion, plus calme, à sa pensée.
L’environnement social de l’élève est nettement séparé en deux zones, celle toute proche où
évolue le maître, omnipotent, qui est avant tout un éducateur, et celle plus éloignée où évoluent les
professeurs spécialisés qui ne font qu’enseigner certaines disciplines.
Le maître, perçu comme détenteur de l’autorité, enseigne toutes les disciplines
traditionnellement importantes, dispensant un « enseignement formateur du caractère », au sens
qu’Herbart donne au mot, du type narratif moralisateur, devant servir d’exemple et fondé sur la
reproduction par l’élève, sous forme picturale ou écrite, du monde iconographique ou linguistique
avec lequel il a ainsi été familiarisé. Le maître rédige chaque année un rapport pédagogique ou
« témoignage » dans lequel il dépeint le caractère de l’enfant en se fondant sur le sentiment intime
9
qu’il a de sa nature. Au début de la troisième période de sept ans, commence le second cycle du
secondaire, qui dure quatre ans et qui est marqué par le passage sans transition à un système
exclusivement établi sur le principe de l’enseignement spécialisé, c’est-à-dire par le passage de la
primauté de l’individu et de l’image à la primauté de l’objet et du concept.
Là encore, nous avons affaire à un « cosmos organisé » selon un ordre systématique qui
découle du concept de concentration pédagogique et de classification génétique des thèmes ou de la
teneur des cours. La pédagogie de Steiner se rattache ici au système des « phases culturelles »
d’Herbart et de ses disciples, en le replaçant dans son propre contexte anthropologique. Dans ce
« programme pédagogique « , l’étude des époques de l’histoire humaine est synchronisée
génétiquement avec les étapes du développement de l’enfant.
A chaque niveau d’âge, un matériel narratif spécifique doit servir de base pour l’ensemble de
l’enseignement dispensé pendant l’année scolaire. On commence en première année avec les contes,
les fables et les légendes, puis on passe à l’histoire de l’Ancien Testament, aux mythes et récits
héroïques locaux, à la mythologie et à l’histoire grecques et romaines, au Moyen-Âge et à l’ère des
grandes découvertes ou de la réforme, pour arriver en huitième année à l’histoire de la culture
moderne. Dans les écoles Steiner, on retrouve cette classification « organique » dans toutes les
disciplines, jusque et y compris dans l’éducation musicale et les travaux manuels. L’exemple de
l’enseignement des sciences naturelles montre bien qu’il est possible, sur la base de ce principe
génétique, de dispenser un enseignement moderne de l’écologie. Dans les écoles Steiner, les cours
de sciences naturelles commencent pour ainsi dire par faire appel aux sentiments de l’enfant de six à
neuf ans, qui vit encore dans un état d’union magico-animiste avec la nature ; des formes narratives
imagées doivent permettre de préserver le plus longtemps possible un sentiment fondamental de
sympathie avec les manifestations de la nature.
L’enfant, dont la pensée est à la fois naïve et réaliste, commence à partir de la troisième
année à observer les éléments de l’environnement naturel : partant de la notion anthroposophique
d’unité universelle, le monde animal est considéré comme le prolongement de l’homme ou l’homme
comme la synthèse du règne animal, tandis que le monde végétal est perçu comme la manifestation
visible et active, de l’âme de la Terre. Le sentiment de l’unité cosmique et l’observation de
l’analogie morphologique entre tous les êtres vivants sont renforcés par un apprentissage des soins à
donner à la nature : depuis l’aménagement et l’entretien du jardin de l’école jusqu’aux activités
pratiques d’agriculture et de sylviculture biologiques en passant par les cours d’horticulture. Le
sentiment de responsabilité commune envers la nature ne doit pas être induit de façon théorique
mais trouver son accomplissement dans une occupation active, l’élève se pénétrant de la profonde
interdépendance entre l’homme et la nature grâce à son expérience personnelle.
C’est seulement à partir de la septième année d’études que, partant du monde des solides,
l’élève est progressivement initié à l’analyse causale du « savoir dominant » de la physique moderne.
L’enseignement des sciences naturelles dans les écoles Rudolf Steiner est donc en même temps une
éducation environnementale « globale » Il constitue une tentative pour préserver aussi longtemps
que possible chez l’élève le sentiment du lien entre l’homme et la nature ou, de le restaurer par un
savoir acquis lorsqu’il parvient aux stades ultérieurs de la réflexion. Compte tenu de ces objectifs, il
a indubitablement des points communs systématiques avec les actuelles contributions de la
philosophie de la nature au problème de l’éducation environnementale.
Pour résumer, la pédagogie pratique des jardins d’enfants et écoles Rudolf Steiner
ressemble, beaucoup, à première vue aux initiatives du Mouvement de l’éducation nouvelle qui lui
sont contemporaines, car tous les objectifs et les mesures pédagogiques tendent uniquement à
favoriser la « croissance » de la personnalité de l’enfant et de l’adolescent. Ce qui les distingue des
autres établissements appartenant à ce mouvement, c’est l’importance particulière qu’elles
accordent à la systématisation et à la ritualisation spatiales, temporelles et conceptuelles de la
pratique éducative et pédagogique.
10
Contrairement à ce qui se passe dans le monde largement démythifié et pluraliste de l’école
publique, l’éducation et l’enseignement y retrouvent une dimension culturelle, c’est-à-dire à la
fois esthétique, morale et enfin religieuse. Cette orientation métaphysique de la pédagogie
steinérienne découle directement de la vision antimoderniste du monde qui caractérise
l’anthroposophie.
Un succès retentissant
Dans le monde de l’enseignement, on assiste à un phénomène particulièrement frappant : la
popularité croissante des écoles et jardins d’enfants Rudolf Steiner. Marginaux il y a peu de temps
encore, ils sont devenus, en l’espace d’une vingtaine d’années, les chefs de file du Mouvement pour
une éducation nouvelle. Depuis sa création en Allemagne en 1919, le modèle d’école Steiner s’est
propagé en Grande-Bretagne, au Canada, en Afrique du Sud et en Australie puis dans les
métropoles d’Amérique latine et jusqu’au Japon, pour revenir aujourd’hui vers les États d’Europe
orientale en pleine réforme. Cet étonnant succès se traduit comme suit dans les chiffres :
TABLEAU 1: Nombre d’écoles Rudolf Steiner entre 1919 et 199218
Allemagne Europe Outre-mer Total
1919 1 0 0 1
1925 4 3 0 7
1938 8 8 0 16
1955 25 8 8 41
1971 32 42 21 95
1983 80 154 76 350
1992 144 289 149 582
Le nombre de jardins d’enfants Steiner et d’instituts de formation pédagogique « Waldorf » a
augmenté parallèlement. Face à cette impressionnante prolifération d’établissements nouveaux, il
convient de souligner que la création d’écoles Rudolf Steiner n’est ni planifiée par l’administration
scolaire, ni le fait d’un individu mais bien plutôt le fruit d’initiatives indépendantes des parents et des
éducateurs, au prix de sacrifices assez considérables en temps et en argent (frais mensuels de
scolarité et dons en ce qui concerne les parents, réductions volontaires de salaires pour les
enseignants et éducateurs). Ce sont principalement le refus de la sélection constante des élèves par
un système de notation, la critique de l’apprentissage « scolastique » purement cognitif, une
aversion pour la rigidité bureaucratique et pour le manque de transparence et l’anonymat pluraliste
des grands complexes scolaires de l’enseignement public qui incitent de nombreux parents et
enseignants à contribuer à la création et au développement d’écoles Rudolf Steiner.
Les parents des élèves des écoles Rudolf Steiner se recrutent essentiellement dans la classe
moyenne aisée, particulièrement sensibilisée aux problèmes et aux besoins de l’enfant et souvent
issue de milieux universitaires. Ce groupe trouve dans les établissements Rudolf Steiner une
nouvelle forme de communauté et par là même le soutien social que les institutions traditionnelles -
église, communauté locale et famille - ne sont plus à même de leur donner. Non seulement les
écoles Rudolf Steiner remportent un vif succès, mais encore les résultats des élèves qui les ont
fréquentées en Allemagne sont impressionnants, comme en témoigne le seul fait que, en 1990, le
pourcentage (57,5 %) de leurs élèves ayant atteint le niveau requis pour poursuivre des études
universitaires ait été deux fois supérieur à celui des élèves de la même classe d’âge fréquentant des
établissements publics19, et cela alors même que pendant douze ans leur travail n’avait été
sanctionné par aucune note. Par ailleurs, une enquête quantitative assez ancienne, réalisée auprès
d’anciens élèves (nés en 1940-1941) des écoles Rudolf Steiner en Allemagne, a fait apparaître entre
les personnes interrogées et un groupe-contrôle des différences significatives : plus grande mobilité
11
géographique et sociale, tendance plus marquée à consacrer ses loisirs à la lecture, à l’art, à la
pratique de la musique, au travail manuel et à la formation permanente20. Une étude qualitative plus
récente portant sur la formation d’anciens élèves d’une école Rudolf Steiner assurant à la fois une
préparation universitaire et professionnelle (Hiberniaschule de Herm, en Allemagne) a permis elle
aussi de constater que ces élèves étaient mieux armés pour la vie et en particulier plus qualifiés pour
les tâches techniques. Ils avaient davantage confiance en eux-mêmes et s’intéressaient à davantage
de choses, étaient plus ouverts aux idées nouvelles et étaient particulièrement nombreux à accepter
d’assumer une responsabilité sociale21.
L’école Rudolf Steiner en question possédait toutes les caractéristiques principales d’une
« bonne école » : (1) des enseignants compétents sur le plan méthodologique et soucieux de tout ce
qui touche aux enfants ; (2) une approche harmonieuse et cohérente assurée par l’existence d’un
consensus sur les grands principes pédagogiques, (3) une réflexion constante des enseignants sur
leur propre travail lors de conférences pédagogiques et de cours de formation permanente ; (4) un
sens de la continuité dû à la création d’une tradition propre. Ce profil est typique des écoles du
Mouvement de l’éducation nouvelle ainsi que de nombreuses écoles Rudolf Steiner.
Toutefois, le fait que ces écoles obtiennent de bons résultats ne tient toutefois pas
uniquement à leur orientation pédagogique particulière et à la forte identification des parents avec
un établissement qu’ils ont eux-mêmes choisis, mais également au statut social privilégié de leur
clientèle. En effet, du fait même qu’en tant qu’établissements privés, elles sont librement choisies par
les parents, les écoles Steiner se trouvent involontairement investies de la tâche de perpétuer
certaines distinctions et d’opérer une redifférenciation sociales. Ainsi échappent-elles d’emblée à de
nombreux problèmes auxquels les écoles ordinaires, « ouvertes à tous », se heurtent inévitablement
dans l’accomplissement de leurs tâches.
Un bilan contradictoire
Le débat auquel donne lieu la pédagogie de Rudolf Steiner dans les milieux spécialisés a, encore
aujourd’hui, ceci de paradoxal que cette pédagogie est acceptée dans la pratique et méconnue sur le
plan théorique. Alors que jusqu’aux années 80 les spécialistes de l’éducation ont, à de rares
exceptions près, négligé l’oeuvre pédagogique de Steiner et de ses disciples, en Allemagne par
exemple, d’éminents spécialistes des programmes et praticiens de l’éducation nouvelle avaient, dès
les années 20, constaté en visitant la première « Libre école Waldorf » (à Stuttgart) que
l’établissement créé par Steiner était animé par le même esprit réformiste. La Ligue mondiale pour
l’éducation nouvelle, fondée en 1921, n’a toutefois admis les écoles Rudolf Steiner comme
membres de sa Section germanophone qu’en 1970, les tirant ainsi de 50 ans de « splendide
isolement ». Entre-temps, elles sont, parmi les écoles du Mouvement de l’éducation nouvelle en
Allemagne, de plus en plus nettement apparues comme la véritable alternative aux établissements
publics et confessionnels.
Compte tenu de cette évolution, les milieux allemands de l’enseignement se sont depuis
dix ans environ lancés dans une étude et une discussion approfondies de la pédagogie de Steiner22.
Les positions sur le sujet sont extrêmement contrastées allant de l’approbation enthousiaste jusqu’à
la critique impitoyable.
Les uns soulignent la pratique positive d’une éducation « complète » adaptée à l’enfant et
passent sous silence l’anthropologie métaphysique de Steiner. Les autres critiquent justement sans
merci cette néomythologie occulte de l’éducation et mettent en garde contre les risques
d’endoctrination qui en découlent (« école où est enseignée une conception du monde ») leur
insistance sur ce point les empêchant de juger impartialement les multiples facettes de la pratique
steinérienne. La position des critiques idéologiques est encore confortée par l’assertion des
pédagogues anthroposophes selon laquelle toutes les normes et toutes les formes de leur pratique
éducative procèdent de l’anthropologie « cosmique » du maître.
12
Est-il possible de résoudre ce paradoxe fondamental de la pédagogie de Steiner : la création
d’une pratique fructueuse sur la base d’une théorie douteuse ? Nous estimons quant à nous qu’il ne
faut pas chercher le fondement systématique de la pratique éducative étonnamment stimulante et
efficace des écoles Steiner dans les « vérités » simples de la doctrine anthroposophique, mais dans la
diversité des points de vue, métaphores et maximes pédagogiques sur lesquels elle s’appuie. La
pédagogie de Steiner demeure fidèle aux principes de bon sens qui fondent la pédagogie moderne
depuis Comenius et Pestalozzi : premièrement, le concept d’enseignement et d’apprentissage
génétiques (progressivité de la formation en fonction du développement des capacités et des
connaissances culturelles de l’enfant et, deuxièmement, le postulat de l’offre d’une formation
« complète » (faisant appel à la tête, au coeur et à la main), troisièmement, le principe de
l’apprentissage et de l’activité communautaires grâce, par exemple , au maintien, pendant toute la
scolarité de classes homogènes quant à l’âge mais hétérogènes quant au niveau et à l’organisation
d’une vie scolaire aux aspects multiples.
C’est sur cet ensemble de dogmes pédagogiques classiques que repose le consensus
fondamental entre les enseignants, éducateurs et parents associés à la pratique éducative des
établissements Rudolf Steiner. Contrairement aux autres pédagogues du Mouvement de l’éducation
nouvelle (Montessori, Neill, Geheeb, etc.), dont le dogmatisme est moins affirmé, les pédagogues
des écoles et jardins d’enfants Rudolf Steiner manifestent une indiscutable volonté d’orthodoxie, de
prosélytisme, d’orgueil ou d’isolement sectaires, ce qui rend d’autant plus remarquable lr dialogue
que d’éminents disciples de Steiner ont noué en Allemagne avec des spécialistes de l’éducation ; à
cette occasion ils ont pu comparer leur conception anthropologique de la pédagogie, et les formes
d’enseignement qui en découlent, avec les concept et les modèle des sciences humaines ainsi que les
critères de recherche. 23
Compte tenu de la propagation de la pédagogie de Steiner dans le monde entier, même hors
de la sphère culturelle européenne, et du dialogue tout juste entamé avec les spécialistes de
l’éducation, il sera peut-être possible d’en adopter et d’en développer les éléments sous de nouvelles
formes moins empreintes du culte de la personnalité. Enfin, la pratique de cet enseignement, avec
son large éventail de possibilités d’apprentissage dans le domaine des arts, des travaux manuels, des
soins à apporter à la nature et les nombreuses occasions de participer à des tâches communautaires,
est beaucoup trop importante pour qu’on se contente de la laisser aux inconditionnels de Rudolf
Steiner.
Notes
1. Heiner Ullrich (Allemagne). A étudié la littérature allemande et française, ainsi que les sciences de l’éducation
aux Universités de Francfort, Fribourg, Tübingen et Heidelberg. Est devenu professeur de l’enseignement
secondaire avant d’être nommé à l’Institut d’éducation de l’Université de Mayence comme spécialiste des
sciences de l’éducation. S’intéresse à la théorie de l’enseignement, à l’histoire de l’éducation et aux écoles
Waldorf. Citons parmi ses publications récentes : Kinder am ende Ihres Jahrhunderts : Pädagogische
Perspektive [Les enfants à la fin du siècle : perspectives de l’éducation]. (dir. publ. F. Hamburger, 1991) ; et
Die Reformpädagogik [Réforme de l’éducation] (1990).
2. Depuis 1955 les éditions Rudolf Steiner publient à Dornach (Suisse) l’oeuvre complète (ouvrages et
conférences) de Rudolf Steiner qui représente à ce jour plus de 350 volumes. On en trouvera un aperçu
systématique dans : Hella Wiesberger : Rudolf Steiner, Das literarische und künstlerische werk eine
bibliographische Übersicht [Panorama, bibliographique de l’oeuvre littéraire et artistique de Rudolf Steiner],
Dornach, 1961.
3. Les ouvrages suivants sont essentiels pour mieux connaître les idées de Rudolf Steiner. Mein Lebensgang. Eine
nicht vollendete Autobiographie [L’histoire de ma vie : une autobiographie incomplète], publié par Marie
Steiner, 1925, Dornach 1983 (Bib. no 28), paru en français sous le titre Autobiographie, Genève, Éditions
Anthroposophiques Romandes, 1979 ; Christoph Lindenberg, Rudolf Steiner. Eine Chronik 1861-1925
[Rudfolf Steiner : l’histoire de ma vie, 1861-1925]. Stuttgart 1988 et Gerhard Wehr : Rudolf Steiner. Leben-
Erkenntnis-Kulturimpuls [Rudolf Steiner, l’élan de la vie, de la connaissance et de la culture], Munich 1987.
13
4 Rudolf Steiner, Briefe I 1881-1891 [Correspondance, vol. 1, 1881-1891], dir. publ. Edwin Froboese et Werner
Teichert. 2e édition. Dornach 1955, p. 63.
5. Rudolf Steiner, Grundlinien einer Erkenntnistheorie der Goetheschen Werltanchauung, mit besonderer
Rücksicht auf Schiller [L’épistémologie, dans ses grandes lignes de la conception goethéenne dumonde avec
des considérations particulières sur Schiller], 1886, seconde édition revue et augmentée, 1924 ; Donarch 1960,
p. 17 (Bibl. no2 ) : paru en français sous le titre une théorie de la connaissance chez Goethe. Genève, Éditions
Anthropologiques Romandes, 1985, p. 19.
6. Rudolf Steiner, Die Geheimwissenschaft im Umriss, 1910 ; Franckfort, 1985, p. 41 (Bibl. no13 ; paru en
français sous le titre La science de l’occulte, Éditions Centre Triades, 1970, p. 22-23.
7. Ibidem, p. 177.
8 Ibidem, p. 229.
9. Voir Ibidem p. 172 et suivantes.
10. Voir Ibidem, chapitre IV, « L’évolution cosmique et l’être humain ».
11. Rudolf Steiner , Die Erziehung des Kindes vom Gesichtspunkte de Geiteswissenschaft, 1907 : 9e édition,
Berlin, 1919, p. 16 : paru en français sous le titre L’éducation de l’enfant à la lumière de la science spirituelle,
5e édition revue, 1989, Éditions Centre Triades, Paris.
12. Voir Heiner Ullrich : Waldorfpädaogogik und okkulte Weltanschauung [La pédagogie des écoles Waldrof et la
vision du monde à paritir des sciences occultes], 3e édition Weinheim/Münich 1991, p. 163.
13. Voir Ernst Cassirer, Philosophie der symbolischen Formen. Zweiter Teil : das mythische Denken [Philosophie
de la forme symbolique, vol. 2, Pensée mythique] 7e édition, Darmstadt 1977.
14. Rudolf Steiner, Die Erziehung des Kindes [L’éducation de l’enfant], Opus cit., p. 7.
15. Ibidem. p. 8
16. Voir Rudolf Steiner, Das Geheimnis der Temperamente, 1908-1909 : Bâle, 1980, p. 20 et suiv. ; paru en
français sous le titre Tempéraments, dans : Études psychologiques, Genève, Éditions Anthropologiques
Romandes.
17. Voir Rex Raab, Die Waldorfschule baut : 60 jahre Architektur del Waldorfschule, Stuttgart, 1982 ; paru en
français sous le tire Bâtir pour la pédagogie Rudolf Steiner, 60 ans d’architecture pour la pédagogie Waldorf,
Genève, Éditions Anthroposophiques Romandes, 1983.
18. D’après les statistiques de la Fédération des Libres Écoles Waldorf, Stuttgart, Allemagne au 15 décembre
1992.
19. Voir Bundesministerium für Bildung und Wissenschaft (Ministère fédéral de l’éducation et des sciences) :
Grund und Strukturdaten 1991-1992 [Éléments et chiffres de base 1991-1992]. Bonn 1991, p. 84.
20 Voir Stefan Leber, Die Waldorfschule im gesellschaftlichen Unfeld. Zahlen, Daten und Erläuterungen zu
Bildungslebensläufen ehemaliger Waldrofschüler [L’école Waldorf dans le contexte de la société : chiffres,
dates et explications concernant le cursus éducatif des anciens élèves des écoles Waldorf]. Stuttgart 1981.
21 Voir Luzius Gessler, Bildungserfolg im Spiegel von Bildungsbiographien, Begegnungen mit schülerinnen und
schulern der hiberniaschule [Biographies sur l’éducation décrivant des réussites pédagogiques : rencontres
avec des écoliers et des écolières de l’école Hibernia]. Francfort-sur-le Main/Berne/New York/Paris 1988.
22. Sur ce sujet, voir par exemple Otto Hansmann (dir. publ.) : Pro und contra waldorfpädaogik. Akademische
pädagogik in der auseinandersetzung mit der Rudolf Steiner pädagogik [Pour ou contre l’éducation Waldorf.
Comparaison avec l’éducation Steiner]. Würzburg 1987.
23. Voir Heiner Ullrich, « Kleiner Grenzverkehr : Über eine neue Phase in den Beziehungen zwischen
Erziehungswissenschaft und Waldorfpädagogik » [Mouvements aux frontières : une nouvelle phase des
relations entre les sciences de l’éducation et l’enseignement dispensé dans les écoles Waldorf]. Pädagogische
Rundschau (Francfort-sur-le Main), no 46 (1992), p. 461-480.
OEuvres de Rudolf Steiner relatives é l’éducation
Dans l’ordre chronologique
A l’exception de quelques essais, les déclarations de Rudolf Steiner relatives à l’éducation se présentent sous forme de
conférences. Ses conférences sur l’éducation et l’école figurent dans ses oeuvres complètes (voir note 1, bibliographie
no 293-311). Les principaux ouvrages publiés sont les suivants :
1907- Die Erziehung des Kindes vom Gesichtspunkte de Geiteswissenschaft, Donarch, 1978. Die Erziehung des
Kindes vom Gesichtspunkte de Geiteswissenschaft, 1907 : 9e édition, Berlin, 1919, p. 16 : [paru en français
sous le titre L’éducation de l’enfant à la lumière de la science spirituelle, 5e édition revue, 1989, Éditions
14
Centre Triades, 1989.]
1919a. Allgemeine Menschenkunde als Grundlage der Pädagogik. Dornach, 1974, bibl. no 293 [Paru en français sous
le titre La nature humaine : la connaissance de l’homme, fondement de l’éducation. Paris, Éditions Centre
Triades, 1987.]
1919b. Erziehungskunst. Metodisch-Didaktisches. Dornach, 1975, bibl. no 294 [paru en français sous le titre Méthode
et pratique. Paris, Éditions Centre Triades, 1982.]
1919c. Erziehungskunst. Seminarbesprechungen und Lehrplanvorträge [L’art d’enseigner : aspects méthodologique et
didactique]. Dornach, 1985 (Bibl. no 295).
1922. Die Geistig-Seelischen Grundkräfte der Erziehungskunst. Dornach, 1972 [Paru en français sous le
titre Les bases spirituelles de l’éducation. Paris, Éditions Centre Triades, 1982.]
Sélection bibliographique d’ouvrages concernant la pédagogie de Rudolf Steiner
Fritz Bohnsack ; Ernst-Michael Kranich (dir. publ.). Erziehungswissenschaft und waldorfpädagogik der beginn eines
notwendigen dialogs. Weinheim [Sciences de l’éducation et enseignement Waldorf. Le début d’un dialogue
nécessaire]. Weinheim/Bâle 1990.
Stefan Leber (dir. publ.)¨. Die pädagogik der Waldorfschule und ihere gundlagen [Les bases de l’enseignement dans
les écoles Waldorf]. Darmstadt 1983.
Klaus Prange : Erziehung zur anthorposophie. Darstelling und kritik der Wadorfpädagogik [Éducation et
anthroposophie, grandes lignes et bilan de l’éducation Waldorf]. Bad Heilbrunn 1985.
Peter Schneider : Einführung in die Waldorfpädagogik [Introduction à l’éducation Waldorf]. 2e édition, Stuttgart
1985.
Wolfgang Schneider : Das Menschenbild der Warldorfpädagogik [L’image humaine dans l’enseignement Waldorf].
2e édition, Fribourg/Bâle/Vienne 1992.
Heiner Ullrich : Waldorfpädagogik und okkulte weltanschauung [La pédagogie des écoles Waldorf et la vision du
monde à partir des sciences occultes]. 3e édition, Weinheim/Münich 1991.
Heiner Ullrich : « Wissenschaft als rationalisierte Mystik. Eine problemgeschichtliche Untersuchung der Grundlagen
der Anthroposophie » [Les sciences en tant que mysticisme rationalisé : étude historique sur les fondements
de l’anthroposophie]. Neue sammlung (Stuttgart), no28 (1988), p. 168-194.
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